deLéna De Firmas
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La musique semble être un art « à part ». Contrairement à une sculpture ou une peinture figurative, elle ne représente pas nécessairement quelque chose de clair ; elle ne copie pas le monde à proprement parler.

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Par ailleurs, il est difficile de nier sa puissance émotionnelle : un accord peut suffire pour nous faire ressentir quelque chose de profond. C’est cet apparent paradoxe entre immatérialité et puissance qui a poussé les penseurs, philosophes et scientifiques de multiples horizons, à s’intéresser à cette question : la musique est-elle un art comme les autres ?

Socrate : « Fais et cultive la musique. »

Dès l’Antiquité, la musique interroge. Socrate (né vers -470 et mort en -399), figure majeure de la philosophie antique dont la pensée est toujours vivante aujourd’hui, raconte ainsi, dans le Phédon de Platon, qu’il aurait fait un rêve lui ordonnant de « faire de la musique » (du grec ancien mousikê, l’art des Muses, au sens large).

Le philosophe, dont la figure nous est notamment transmise par les dialogues de Platon, aurait interprété cet ordre comme une injonction à continuer de philosopher, parce qu’il considérait la philosophie comme « la plus haute des musiques ». Déjà, donc, la musique semble avoir une place spéciale chez Socrate, puisqu’elle est presque synonyme de philosophie.

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Platon : « Le rythme et l’harmonie pénètrent au plus profond de l’âme et s’en emparent avec le plus de force »

Platon (né vers -428 et mort vers -348), qui suit Socrate de près à la fois historiquement et philosophiquement, a, lui aussi, un rapport particulier à la musique. Si certains arts mimétiques sont pour lui des copies du monde sensible, qui est lui-même une copie imparfaite des Idées, la musique a un petit plus : les rythmes et les harmonies peuvent influencer notre caractère et nos émotions.

Dans sa cité idéale, il souhaite donc en contrôler certaines formes, afin de l’utiliser pour éduquer les esprits : il dit vouloir bannir certaines harmonies lydiennes et ioniennes, jugées plaintives ou amollissantes, pour ne garder que les harmonies dorienne et phrygienne, associées notamment au courage et à la modération. Pour lui, l’éducation musicale, si elle est correctement menée, apprend même à reconnaître spontanément le beau et ce qui est bien avant d’être capable de l’expliquer rationnellement.

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Boèce : « la musique fait partie de nous et peut soit ennoblir, soit dégrader notre comportement »

Au cours de la longue période qui s’étend de l’Antiquité tardive à la fin du Moyen Âge, une large part des penseurs occidentaux organisent leur réflexion autour de la religion, et tentent de faire le lien entre l’héritage philosophique antique, notamment platonicien puis aristotélicien, et le christianisme. Au cours de cette pieuse relecture, la musique devient à double tranchant : si elle peut élever l’esprit et le pousser vers le spirituel (chants religieux, prières), elle est aussi capable de le corrompre.

On voit donc, encore une fois, la puissance et la place spéciale prêtées à la musique. À cette époque, marquée par des penseurs comme Boèce (v. 480–524), la musique n’est pas seulement un « art » au sens esthétique ou religieux : elle fait partie du Quadrivium (avec l’arithmétique, la géométrie et l’astronomie). C’est une discipline mathématique et scientifique (l’étude des proportions et des ratios), ce qui renforce l’idée d’un art à part, ancré dans le calcul rationnel des rapports sonores et, plus largement, de l’harmonie du monde (musica mundana).

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Hegel : « Le rythme de la musique a un pouvoir magique »

Au début du XIXe siècle, Hegel (1770–1831) remarque une autre particularité de la musique : contrairement aux arts visuels, elle existe dans le temps et non dans l’espace. Il oppose directement les arts visuels et la musique : « Les figures de la sculpture et de la peinture sont juxtaposées dans l’espace », alors que pour la musique « il ne reste pour sa configuration que le temps dans lequel se produit la vibration du corps ».

Et surtout, il explique pourquoi cela nous touche si directement : la musique se déploie dans le même élément temporel que le sujet qui l’écoute. « Le son pénètre le moi, le saisit dans son être le plus simple et, par le mouvement temporel et son rythme, met le moi lui-même en mouvement », écrit-il ainsi.

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Schopenhauer : « la musique parle de la chose elle-même »

Peu après, Schopenhauer (1788-1860), à son tour, tente de philosopher autour de la musique : dans Le Monde comme volonté et comme représentation, il écrit « les autres arts parlent seulement des ombres ; la musique parle de la chose elle-même ».

En d’autres termes, il reprend en partie le vocabulaire platonicien des Idées, mais s’en distingue fortement : selon lui, la musique va encore plus loin que les autres arts : elle ne se contente pas de représenter le monde, elle nous permet d’accéder directement à ce qui se cache derrière les apparences, à la force profonde qui anime toute chose, ce qu’il appelle la « Volonté ».

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Nietzsche : « la puissance bouleversante du son »

Nietzsche (1844-1900), d’abord grand admirateur de Schopenhauer, offre une autre perspective, qui réserve toujours une place à part à la musique. Dans La Naissance de la tragédie, il écrit ainsi « La musique et le mythe tragique sont (…) l’expression de la faculté dionysiaque d’un peuple ».

Il distingue ainsi : « l’art plastique, apollinien [c’est-à-dire les arts visuels] de l’art non plastique de la musique, celui de Dionysos ». Pour Nietzsche, la musique touche donc à une dimension instinctive de l’individu, et nous touche avant même les mots.

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Conclusion

Bien sûr, tous les philosophes ne partagent pas le même avis, et il est impossible de prouver que l’un ou l’autre a raison. Mais à la lumière des neurosciences modernes, on peut toutefois confirmer quelque chose : la musique mobilise de manière coordonnée de multiples réseaux différents (audition, émotions, mouvement, plaisir, mémoire…). Cela ne signifie pas pour autant que ces réseaux soient exclusivement réservés à la musique, ni que les neurosciences puissent prouver à elles seules qu’elle est un art « à part ».

Cela ouvre donc un débat fascinant : comment de simples vibrations physiques peuvent-elles agir aussi profondément sur notre corps et notre esprit ? En d’autres termes, comment quelques notes peuvent nous rendre triste, heureux, ou nous donner du courage ?

Ce sont ces questions auxquelles nous tenterons de répondre dans cette nouvelle série d’articles mêlant musique et philosophie. Et si ça t’intéresse, dis-nous tout en commentaire !

Allégorie de la musique, François Boucher, 1752.

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