Comment ne pas se dégoûter de sa musique
Comment ne pas se dégoûter de sa musique
L’envie de créer peut être motivée par énormément de choses. Bien que de nombreux puristes te diront que tu dois absolument la faire pour toi avant tout, je ne suis pas forcément de cet avis : je pense qu’il n’y a pas de mauvaise raison de créer.
Que ce soit par besoin d’extérioriser, par envie de partage avec les autres ou simplement pour s’amuser, je pense que tu devrais connaître tes raisons de faire de la musique, et ne pas en vouloir aux autres d’en avoir des différentes, même si elles te paraissent futiles ou extrêmement éloignées des tiennes.
L’avantage de toutes ces motivations, c’est qu’elles peuvent se cumuler.
Tu peux créer de la musique pour ton propre plaisir, tout en cherchant à plaire à ton audience, et en voulant développer une carrière. Peut-être qu’au passage tu t’autoriseras même de tenter de faire le « hit de l’été », quitte à mettre un peu ton ego de côté.
L’avantage dans tout ça, c’est que lorsqu’une de ces motivations s’érode, une autre peut prendre le relais.
Peut-être que si un jour tu prends moins de plaisir à faire ta musique, c’est l’inertie de ta carrière qui te poussera à reprendre du plaisir à nouveau. Un peu comme un marathon que tu aurais envie d’abandonner au 35ème kilomètre, mais que tu serais pourtant si fier·e de finir.
J’avais fait cette vidéo sur la créativité, où je prouve l’existence de Dark Vador.
Mon expérience personnelle à ce sujet a été très compliquée : vers 24 ans, j’ai quasi totalement arrêté de faire de la musique pendant 2 ans.
J’ai à peine ouvert une DAW durant cette période, car j’étais en colère. Avec moi-même, avec les personnes qui ne m’écoutaient plus, avec l’industrie, avec les autres artistes de ma scène qui s’en sortaient bien mieux que moi.
Finalement, c’est en créant Swander et en me mettant au service des autres que j’ai réussi à remettre le pied à l’étrier, et à prendre du plaisir à nouveau. C’est mon chemin, à toi de tracer le tien.
Sommaire
Pendant la création : la surintellectualisation, ce poison silencieux
Malheureusement, tu rencontreras énormément d’occasions d’être dégoûté·e de ta propre musique, et ce avant même qu’elle ne soit exportée.
Après des heures passées sur ta DAW à fignoler ton track, ces questions te viennent en tête : est-ce que c’est au niveau de mes références ? Est-ce que les gens vont vraiment apprécier ? Est-ce que je peux améliorer le mix ? Est-ce que ces 8 mesures ne sont pas de trop ? Est-ce que venir retirer 1,7 dB à 547 Hz sur le groupe de drums est utile ?

Allez, au lit.
Bon, je caricature volontairement, mais cette caricature est assez proche de la réalité.
Je me suis moi-même posé toutes ces questions. Parfois au point d’en rester éveillé un peu trop longtemps. Pour toutes ces questions envahissantes, je préconise le lâcher-prise.
Et surtout, je t’invite à transformer un peu ces questions, afin de retrouver un peu de légèreté et de recul. Au lieu de te demander est-ce que c’est parfait ?, demande-toi est-ce que j’ai réussi à exprimer ce que je voulais ? Est-ce écoutable sans que rien ne vienne casser l’immersion ?
Mon juge de paix : une écoute neutre, en position d’auditeur·ice.
Si rien de flagrant ne me sort de l’écoute, je considère qu’il en sera de même pour un·e auditeur·ice lambda. De toute façon, la plupart du temps, les idées prévalent sur la technique.
Évidemment, je ne suis pas en train de dire qu’il faut accepter tout et n’importe quoi. Mais généralement, les petits moves d’EQ, les gains de 0,2 dB ou l’ajout de plug-ins inutiles permettent de se rendre compte rapidement que ce qu’on fait n’apporte plus grand-chose.

Quand ça finit comme ça, c’est jamais bon.
Pour ce qui est de l’appréciation du public, c’est évidemment désirable, mais ce n’est pas entre tes mains, et c’est très imprévisible.
Concentre-toi sur ton intention de départ, et regarde si elle s’est réalisée.
Je dis souvent que mes morceaux préférés sont ceux que j’ai faits le plus rapidement, car c’est ceux qui capturaient le plus l’émotion que j’avais cherché à exprimer à ce moment-là.
Les sessions trop longues et la surintellectualisation mènent généralement les projets à leur perte : la spontanéité disparaît, au profit d’assemblages de boucles et d’intentions de différentes provenances, débouchant généralement sur un résultat peu authentique.
La musique n’est pas si compliquée, c’est plutôt son exécution technique qui peut l’être parfois.
Plus tu réduis la contrainte entre ton idée et sa matérialisation, plus tu augmentes tes chances de rester fidèle à ton idée. C’est pour ça que plus tu progresses, plus tu prends du plaisir.
Manquer de technique ou être dans une réflexion constante ou obsessionnelle peut amener à écouter son morceau des centaines de fois, chose que ne fera jamais un·e auditeur·ice lambda.
Et tu sais ce qu’on dit : quand on cherche un problème, on le trouve. Tu trouveras toujours un nouveau problème si tu tombes dans ce processus.

C’est comme fouiller le téléphone de son ou sa partenaire. On trouve toujours un truc. Bon, pas une fréquence trop forte généralement.
Si tu sens que tu y es entré·e, respire un bon coup, change de morceau, va faire autre chose. C’est sans doute le plus beau cadeau que tu puisses faire à toi et à ta musique.
Au moment de sortir : la proximité émotionnelle, ton pire ennemi
Bon, la musique est finie. Il faut la sortir maintenant.
Et c’est une nouvelle occasion d’adopter quelques bonnes habitudes, pour que cela se passe avec le moins de frustration possible, et ce, peu importe le résultat. Faire de la musique est quelque chose d’extrêmement émotionnel. C’est sans doute l’un des artisanats où l’on laisse le plus une part de soi-même, bien plus que dans d’autres domaines.
Cela a quelques conséquences importantes : tu vas forcément être très exposé·e aux remarques et aux retours. C’est inévitable. En revanche, il existe bien un levier pour s’en protéger : lorsque tu viens de finir de créer quelque chose, tu y es toujours très impliqué·e, et tu es forcément beaucoup plus sensible.
Ma parade à cela : laisser le plus de délai possible entre la création et la sortie. C’est aussi quelque chose que j’applique à mes vidéos par exemple.

Mon planificateur de posts instagram. Souvent j’oublie quelle vidéo est sortie ou va sortir(!)
Si tu sors un projet alors que tu y es moins impliqué·e émotionnellement, tu seras beaucoup plus résistant·e à quelconque retour.
Programmer la sortie et le contenu est une bonne pratique, je trouve. Si tu planifies assez loin dans le futur, il est même possible de laisser les choses se faire sans y prêter attention.
Tu peux même pousser ça à l’extrême, au point d’en finir par te dire : « Ah oui, c’est vrai, j’ai un morceau qui est sorti hier. »
Si tu es dans cette posture, tu ne seras pas constamment en train de rafraîchir tes notifications pour voir les retours. Et quand les retours seront là, et que tu vas de manière inévitable les regarder, tu seras beaucoup plus détaché·e et bien moins sensible.
Attention également au retour de tes proches, qui peuvent aussi être impliqué·e·s d’une manière ou d’une autre, au point d’avoir une écoute déformée. Iels seront sans doute dans cette posture que j’ai expliquée plus haut : si tu leur demandes de chercher un problème, iels vont le trouver.
Ne les sollicite pas nécessairement. Laisse-les découvrir ta musique de leur côté. S’iels ont apprécié, iels viendront sans doute te le dire. Et si iels ne disent rien, c’est toujours moins vexant et frustrant que le classique « il manque un truc ».

Si tu l’y invites, même ta grand-mère ex-avocate peut t’expliquer comment tu devrais faire ta musique.
Assure-toi néanmoins de faire tout ce qu’il faut pour donner toutes ses chances à ton morceau de trouver son public, comme j’ai pu l’expliquer dans mon article précédent.
C’est aussi ce qui te permettra d’être en paix avec toi-même, si tu n’obtiens pas le succès escompté. Généralement, quand tu as donné tout ce que tu avais à donner, « l’échec », si vraiment c’est ainsi que tu veux le nommer, devient beaucoup plus digeste.
Ce livre a énormément aidé l’hypersensible que je suis, et mieux me contrôler émotionnellement a changé complètement ma vie.
Et surtout, les échecs n’ont rien de fatal : ce sont juste des opportunités de s’améliorer, et de se rapprocher du succès. Tous les morceaux ne sont pas faits pour devenir des hits.
Après la sortie : gérer le silence
Le morceau est sorti, il est sur toutes les plateformes, tu as préparé plein de contenu… Et là, c’est le drame.
Silence radio. Pas de likes, pas de commentaires, peu d’écoutes.
Les playlists que tu as contactées ne te répondent pas, les artistes auxquel·le·s tu as demandé un retour non plus. Bienvenue dans la vie de beaucoup d’artistes.
Eh bien, laisse-moi te dire une chose : ce n’est pas grave.
Petit souvenir du collège. Bon ça sonne un peu vieillot, mais c’est dans l’esprit.
Tu ne t’es ni humilié·e, ni ridiculisé·e. Tu as tenté et fait tout ce que tu as pu. Tu as eu le courage de t’exposer, ce que beaucoup n’arrivent même pas à faire.
Nous sommes dans une époque où tout va très vite : les choses ont une durée de vie extrêmement limitée.
Ça a bien évidemment beaucoup d’inconvénients, mais aussi beaucoup d’avantages : là où, il y a quelques années, les opportunités pouvaient être rares et il fallait toujours être en quête de surperformance, aujourd’hui tu as virtuellement un nombre de tentatives illimitées pour atteindre tes objectifs, quels qu’ils soient.
Ton morceau, s’il passe totalement inaperçu, tombera simplement dans l’oubli.
Personne ne t’en veut, personne ne pense que tu es mauvais·e, ou que tu n’es pas légitime à créer. Non, le monde continue de tourner, rien de plus.
Encore mieux, si ton morceau te plaît vraiment, tu pourras le réécouter ou le faire écouter toute ta vie.
Si tu as fait ce que tu as pu pour qu’il trouve son public, mais qu’il n’a simplement pas été apprécié, tu ne peux plus rien y faire, et il n’y a aucune frustration à avoir.

J’en ai déjà parlé, mais j’aime toujours autant mon album qui a bidé. C’est pas grave.
Conclusion
Dans tout ce parcours, même si tes motivations peuvent évoluer, essaye de toujours garder ton plaisir et ton bien-être comme boussole.
Trop d’artistes se sacrifient totalement au profit de leur musique. Alors oui, c’est bien les streams, les dates, la reconnaissance. Mais si c’est pour être malheureux·se et se détruire, à quoi bon ?
Même dans les moments difficiles, ne perds jamais de vue ce qui t’a poussé·e à commencer.
Et surtout, si jamais ton ambition est de connaître le succès, n’oublie jamais que tu es peut-être à une track de changer ta vie.
Même si les carrières se construisent sur le long terme, parfois il suffit d’un morceau, d’une rencontre, d’une soirée, pour tout faire basculer. Et ça, impossible de le savoir tant que ce n’est pas arrivé.
La vie est trop courte pour être dégoûté·e de sa passion.
