Basses de légende : Fender Precision Bass
Pour l’amour de la quatre cordes !
Cette semaine, nous retournons au début des années 50, à Fullerton en Californie, pour faire un petit bout de chemin aux côtés de Léo Fender et de son équipe de choc, qui, en parallèle de leurs travaux sur les guitares Telecaster et Stratocaster, ont trouvé le temps de concevoir la reine de toutes les basses électriques : la mythique Fender Precision Bass. C’est parti !

Sommaire
Introduction
Avant l’arrivée des basses électriques sur le marché, la totalité des bassistes jouaient sur de bonnes vieilles contrebasses. Or, la démocratisation croissante des instruments amplifiés (guitares et claviers) et l’omniprésence de sections de cordes et de cuivres, de plus en plus imposantes au sein des formations musicales du moment, rendaient les contrebasses assez difficiles à entendre pour le public.
Et pour cause, comme on le dirait aujourd’hui, ces dernières se retrouvaient complètement noyées dans le mix. Sans compter l’aspect pratique, qui était proche de zéro avec des contrebasses imposantes, lourdes, mais surtout fragiles et assez pénibles à transporter d’une salle de concert à l’autre, en particulier à une période où les moyens de locomotion n’étaient pas aussi accessibles qu’aujourd’hui.
Du besoin naît l’innovation
En conséquence, de nombreux chefs d’orchestre et de big band s’étaient résolus à demander aux guitaristes de jouer les lignes de basse à l’octave supérieure, tout simplement. Mais naturellement, le rendu sonore n’était pas à la hauteur de leurs espérances, ainsi, de plus en plus de musicien·nes commencèrent à rêver d’une guitare capable de délivrer des notes graves, propres et sans bavure.
L’objectif était de réussir à trouver un compromis idéal, qui permettrait aux guitaristes de reproduire ces fameuses lignes de basse, sans jamais être contraint·es de devoir apprendre à jouer d’un nouvel instrument. Ainsi, la première initiative du genre fut tentée par un certain Paul Tutmarc, en 1935 à Seattle, qui commercialisa ce qui est encore considéré aujourd’hui par les spécialistes comme la toute première basse électrique à corps plein et frettée de l’histoire, la très regrettée Audiovox Model 736 Bass Fiddle.
L’Audiovox Model 736 Bass Fiddle

À l’instar d’une guitare, l’Audiovox se tenait de manière horizontale, sur la cuisse ou accrochée à une sangle. De plus, l’ajout de frettes lui offrait un avantage de taille par rapport aux contrebasses traditionnelles, qui permettait aux musicien·nes de jouer avec une justesse parfaite. Mais ce n’est pas tout, ce modèle utilisait aussi un micro surbobiné spécialement conçu pour l’occasion, afin d’amplifier les fréquences graves tout en minimisant les risques de larsen intempestif.
Malheureusement pour Paul, au milieu des années 30, la communauté des musicien·nes n’était pas prête à passer le pas et resta fidèle à la contrebasse. Au final, ce fut un échec commercial cuisant, et seulement une petite centaine d’exemplaires furent fabriqués (pour la petite anecdote, de nos jours, seule une douzaine de basses Audiovox sont recensées dans le monde entier, ce qui en fait désormais un objet de collection en tous points exceptionnel).
La création de la Precision Bass
Ce n’est que quelques années plus tard, en 1951, que Léo Fender décida de s’inspirer des travaux de Paul Tutmarc pour créer une basse électrique à corps plein. Fort de sa récente expérience dans la conception de guitares, il fit le choix de repartir du corps de l’Esquire, développé en 1949 (le premier modèle original de Fender, qui précéda la légendaire Telecaster), mais de l’agrandir pour lui permettre d’atteindre une tessiture étendue à l’octave inférieure. La légende raconte que le nom choisi par la marque, Precision Bass, fait directement référence à la justesse des notes offerte par le frettage de l’instrument (toujours en opposition aux contrebasses « fretless » de l’époque).
Ainsi, voici donc pourquoi la première Precision Bass partage tant de points communs avec son homologue à six cordes, notamment la forme de sa tête, mais aussi et surtout son corps plein non profilé en frêne et son manche vissé en érable. Néanmoins, quelques différences les distinguent en termes de lutherie pure : la Precision Bass se caractérise par une construction à double pan coupé avec deux cornes très marquées au lieu d’une seule (deux cornes qui, inévitablement, nous font penser aux prémices de la Stratocaster, qui ne sortira pas avant 1954) et bien sûr un diapason de 34 pouces qui est devenu un standard universel depuis lors.
Un lancement en demi-teinte

Les premiers exemplaires sont lancés sur le marché en octobre 1951, en finition Butterscotch Blonde, pour un prix constructeur de 199,5 $ (soit l’équivalent de 2 220 € à l’heure actuelle). Mais contrairement à ce que l’on pourrait croire, exactement comme pour l’Esquire, c’est un euphémisme de dire que la mayonnaise n’a pas pris tout de suite auprès du grand public.
Et pour cause, au début, bien que l’instrument suscita la curiosité des musicien·nes, il reçut une vague de moqueries et de dédain, notamment de la part des contrebassistes les plus influents du moment qui le qualifièrent de « Boat Oar » (une rame de bateau, dans la langue de Molière). De plus, la plupart d’entre eux·elles considéraient les frettes comme un artifice de paresseux·ses et un outil de tricherie, uniquement destiné à celles et ceux qui ne savaient pas jouer à l’oreille.
Tout vient à point à qui sait attendre
Mais comme à son habitude, Léo Fender ne laissa pas tomber : face au refus des contrebassistes traditionnel·les de passer à l’électrique, il eut l’intelligence visionnaire de contourner le problème en s’adressant à un public de guitaristes. Au final, ce sont ces dernier·ères qui adoptèrent l’instrument, réalisant qu’après seulement quelques heures de pratique, ils·elles étaient en mesure de jouer de la basse sur scène, presque du jour au lendemain.
Face au succès grandissant de l’instrument et aux nouvelles possibilités sonores offertes par les amplificateurs à lampes, les contrebassistes ont fini par s’y mettre à leur tour sous la pression des chefs d’orchestre et de big band, qui n’en pouvaient plus de ne pas réussir à entendre les notes fondamentales de leurs arrangements. D’ailleurs, prenons le temps de rendre hommage à l’un des pionniers emblématiques de l’adoption de la Precision Bass, le vibraphoniste et chef de big band Lionel Hampton.
L’influence de Lionel Hampton

Indiscutablement, le big band de Lionel Hampton était l’un des plus influents des années 50, réputé pour jouer un style de swing hybride extrêmement dynamique, caractérisé par une impressionnante section de cuivres. Or, depuis quelque temps déjà, Lionel se plaignait de ne plus arriver à entendre correctement son contrebassiste dans le mix.
Mais, par un heureux hasard, à cette même période, en automne 1951, Léo Fender parcourait les États-Unis et cherchait à convaincre les musicien·nes professionnel·les d’essayer sa dernière création dans tous les clubs et toutes les salles de concert où il se rendait, soir après soir. À force de persévérer, il réussit à convaincre Lionel et lui fournit un des premiers prototypes de Precision Bass, accompagné d’un ampli Bassman.
Roy Johnson et Monk Montgomery

En 1951 et 1952, le contrebassiste attitré de Lionel Hampton était le fameux Roy Johnson. De prime abord, lorsque Lionel lui présenta l’instrument, Roy fut plutôt déboussolé, mais en quelques semaines seulement, il adopta la bête et commença à se produire en public avec elle, devenant au passage le premier musicien de renom à jouer de la basse électrique dans un big band. Lionel était aux anges, car la puissance de la Precision Bass lui permettait enfin d’obtenir le son qu’il convoitait tant. Mais finalement, les aléas des big bands de l’époque forcèrent Roy à quitter l’orchestre en 1952.
Contraint de le remplacer, Lionel fit le pari d’embaucher un autre contrebassiste de talent à sa place : Monk Montgomery. Dès son arrivée, Lionel lui imposa de jouer sur l’instrument créé par Fender, sous peine d’être renvoyé en cas de refus. Au départ, Monk n’avait absolument aucune envie d’abandonner son instrument acoustique pour la Precision Bass, qu’il considérait comme un gadget. Mais, probablement par crainte de perdre son poste, Monk s’exécuta et commença à s’entraîner de manière intensive.
Pour progresser rapidement, il s’inspira d’une technique employée par son frère, le guitariste légendaire Wes Montgomery, et développa son style en frappant les cordes avec son pouce. Petit à petit, il finit par tomber amoureux de l’instrument et en devint son ambassadeur le plus influent, d’ailleurs, il fut le tout premier bassiste de l’histoire à enregistrer un disque de jazz à la basse électrique, sous la direction de Quincy Jones en 1953, sur l’album culte Work of Art du trompettiste Art Farmer.
Les évolutions de la Precision Bass

Après avoir pris l’habitude de retravailler et d’améliorer ses guitares, Léo Fender choisit de faire de même avec la Precision Bass. Dès 1954, l’ingénieur en chef et son équipe de luthiers changèrent de cap pour adopter un corps profilé et un nouveau manche, assez proches de ceux qu’on trouvait déjà depuis quelques semaines sur la Stratocaster. De plus, la marque commença aussi à proposer de nouvelles finitions baptisées Sunburst, Olympic White ou encore Sea Foam Green, entre autres.
Puis, dès 1957, les dimensions de la tête et du pickguard ont été complètement repensées pour s’approcher encore un peu plus de l’esthétique d’une Stratocaster. Ce nouveau pickguard était constitué d’un seul pli d’aluminium anodisé de couleur or, avec une face inférieure sur laquelle était monté le circuit électronique interne, accompagné d’un nouveau micro à double bobinage configuré en split. À la même période, un nouveau chevalet à quatre pontets fut également ajouté, et, enfin, dès 1959, une nouvelle touche en palissandre fut choisie pour compléter le manche en érable. Pour terminer, cette configuration resta quasiment inchangée jusqu’au désastreux rachat de Fender par la firme CBS en 1965, mais c’est une tout autre histoire.
Conclusion
Nous espérons que cet article t’a plu et qu’il t’a permis d’en apprendre un peu plus sur la genèse de la Fender Precision Bass. Pour aller encore plus loin, la semaine prochaine, nous te proposerons notre sélection des meilleures basses électriques de style P disponibles sur le marché à l’heure actuelle.
D’ici là, prends le temps de partager ton point de vue, ton expérience et tes questions avec la communauté gearnews.fr dans les commentaires. C’est en échangeant nos idées ensemble que nous parviendrons toutes et tous à progresser dans l’univers passionnant de la quatre cordes.
La suite au prochain épisode !
