deMix Jagger
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Après avoir parcouru ensemble l’histoire passionnante de Fender et découvert le processus de création des modèles Telecaster et Stratocaster, il est grand temps de nous intéresser au troisième poids lourd de la famille des guitares électriques à corps plein, en retraçant la genèse de la mythique Gibson Les Paul. C’est parti !

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Guitares de légende : Gibson Les Paul / vignette

Introduction

Guitares de légende : Gibson Les Paul / Mary Ford & Les Paul
Mary Ford & Les Paul

Au début des années 50, un duo composé d’une chanteuse de grand talent et d’un guitariste prodigieux occupait régulièrement les toutes premières places des charts américains : Colleen Summers, alias Mary Ford, et son époux, Lester William Polsfuss, alias Les Paul. Or, à cette époque, en pleine période de croissance économique post Seconde Guerre Mondiale, les fabricants de guitares en activité avaient déjà pris pleinement conscience de l’influence grandissante des artistes les plus diffusés, et écoutés, sur les ventes d’instruments auprès du grand public (on pense, par exemple, aux modèles Gibson Nick Lucas Special sorti en 1928 et Gibson Roy Smeck Stage Deluxe sorti en 1934).

C’est ainsi qu’en 1952, Ted McCarty, alors président tonitruant de la firme Gibson, eu l’intuition de s’associer avec le duo pour promouvoir un nouveau modèle de guitare à corps plein, dont la conception fut en très grande partie inspirée par les travaux de Léo Fender et de son équipe de choc, qui officiaient depuis quelques années déjà à Fullerton, en Californie. À ce titre, prenons le temps de rappeler qu’avant cela, Gibson ne fabriquait que des guitares à corps creux ou semi-creux (mis à part quelques modèles de Lap Steels produits à partir de 1935, mais c’est une tout autre histoire).

Des débuts controversés

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Guitares de légende : Gibson Les Paul / Ted McCarty & Les Paul
Ted McCarty & Les Paul

Finalement, après s’être ouvertement moqué de Léo Fender et de ses guitares à corps plein fraîchement présentées sur le marché, Ted McCarty ravala sa langue et compris que le bonhomme avait eu une idée de génie : créer une guitare de qualité, à moindre coût, à la fois facile à fabriquer et à réparer. Il réalisa très rapidement que le gain de popularité croissant de Fender pourrait lui faire de l’ombre et décida donc d’entrer à son tour dans la partie.

L’ironie de l’histoire, c’est que Les Paul, plutôt habitué à jouer sur des guitares à corps creux, n’était pas très enthousiaste à l’idée de promouvoir ce nouveau modèle. D’ailleurs, certaines rumeurs racontent qu’il aurait directement participé au développement de l’instrument, mais, en réalité, il resta à l’écart du processus de conception et de lutherie, et ne reçut la guitare qu’une fois tous les travaux terminés. De fait, on pourrait penser que l’artiste a simplement accepté de collaborer avec la marque afin d’apposer son nom sur ce nouveau modèle, en échange d’un pourcentage sur les bénéfices des ventes (environ 5% d’après différentes sources). Mais comme souvent, la réalité est bien plus complexe qu’il n’y parait.

L’acte manqué « The Log »

Guitares de légende : Gibson Les Paul / The Log
The Log

En effet, ici, une sacrée nuance et un rapide retour en arrière s’imposent. Et pour cause, quelques années auparavant, Les Paul et son ami Epaminondas « Epi » Stathopoulos (patron d’Epiphone, principal rival de Gibson à l’époque) avaient collaboré ensemble sur le fameux modèle « The Log », une ébauche de guitare hybride qui mélangeait un axe central à corps plein et deux demi-caisses sur chaque côté (qui étaient uniquement choisies pour leur aspect esthétique, mais restaient absolument inutiles d’un point de vue sonore).

L’objectif de cet instrument était très simple : réduire le larsen intempestif généré par la caisse de résonance d’une guitare lorsque le volume était poussé un peu trop fort. Très fier du résultat et convaincu de son invention, Les Paul présenta « The Log » aux dirigeants de Gibson en 1941, qui rejetèrent catégoriquement son idée et qualifièrent « The Log » de simple manche à balai avec des micros. Cette mésaventure explique sans doute la déception et le manque d’investissement personnel de Les Paul dans les nouveaux projets de Gibson. En tous cas, il aura donc fallu attendre plus de dix ans et l’arrivée des modèles Fender sur le marché pour que l’équipe de Gibson réalise son erreur, réinvite Les Paul dans la partie et s’inspire directement des principes acoustiques de « The Log » pour créer la fameuse Les Paul Model, qui deviendra le premier instrument signature de l’artiste

Les Paul Model : conception, lutherie et électronique

Guitares de légende : Gibson Les Paul / Les Paul Model "Goldtop"
Les Paul Model « Goldtop »

À sa sortie en juin 1952, la toute première guitare Les Paul était dotée d’un corps plein en acajou, tout droit venu du Honduras, revêtu d’une table d’harmonie en érable et d’un set de micros P-90 développés quelques années plus tôt par le génial Seth Lover, en 1946. Ces micros à simple bobinage, très particuliers, conféraient à la guitare une sonorité à la fois riche dans les médiums et claire dans les aigus, mais surtout beaucoup plus épaisse et chaleureuse que celle des micros utilisés sur les Fender Esquire et Telecaster de l’époque. Pour résumer grossièrement, on pourrait dire que d’un point de vue sonore, les P-90 se situent à peu près à mi-chemin entre un single coil vintage et un humbucker moderne.

Mais ce n’est pas tout, la guitare initiale, sobrement baptisée Les Paul Model, arborait une touche en palissandre et une finition de couleur or réalisée sur demande de l’artiste lui-même, qui lui valut très rapidement d’être surnommée « Goldtop ». Pour l’anecdote, lors de son lancement, le prix constructeur annoncé était d’environ 210 $, soit l’équivalent de 2 500 $ à l’heure actuelle.

Les évolutions de la Goldtop 

Guitares de légende : Gibson Les Paul / Publicité vintage Les Paul Model "Goldtop"
Publicité vintage Les Paul Model « Goldtop »

Au début, cette Goldtop était également équipée d’un cordier de forme trapézoïdale, cependant, en raison d’un angle de renversement de manche trop peu prononcé, l’action des cordes était beaucoup trop haute et le chevalet dut très rapidement être modifié. Or, cette modification créa de nouvelles complications, car elle rendait difficiles, voire impossibles, certains gestes techniques, comme le Palm Mute, et réduisait trop drastiquement le sustain et la tenue d’accord de l’instrument, qui se déréglait au moindre choc.

Ainsi, dès 1953, Gibson remédia au problème en renforçant l’angle de renversement et en concevant un nouveau chevalet de type « Wraparound », qui offrait une bien meilleure stabilité et permettait aussi d’effectuer de légers ajustements d’intonation, en fonction des préférences de chaque guitariste. À cette période, la marque commence à produire des modèles de plus en plus aboutis, mais, comme souvent dans l’univers de la guitare, d’autres évolutions ne tardèrent pas à pointer le bout de leur nez.

Les Paul Custom et nouvelles déclinaisons

Guitares de légende : Gibson Les Paul / Les Paul Custom "Black Beauty"
Les Paul Custom « Black Beauty »

Deux ans après la Goldtop, en 1954, Gibson pris le parti de proposer une version très haut de gamme de l’instrument et lança la célèbre Les Paul Custom, surnommée « Black Beauty ». Sculptée dans un corps fait d’un seul bloc d’acajou et munie d’une touche en ébène, cette guitare combinait un micro P-90 standard en position chevalet et un micro P-480 doté d’aimants AlNiCo en position manche. Ce dernier permettait d’obtenir des sonorités claires de haut vol, qui furent très appréciées par les musicien·nes professionnel·les pour son rendu presque hi-fi. De plus, l’instrument était monté avec un chevalet ABR-1 Tune-O-Matic, un cordier Stopbar et des frettes ultrafines, qui lui permettaient d’être réglée avec une action très basse, absolument idéale pour enchaîner les solos virevoltants caractéristiques du jazz.

Par la suite, la marque continua de décliner l’instrument en proposant plusieurs versions : d’abord la Les Paul Junior, considérée comme un modèle d’étude, puis la Les Paul TV, une version  fabriquée avec un diapason plus court, et enfin la Les Paul Special, lancée en 1955, qui était dotée de deux micros P-90 et de potentiomètres individuels dédiés au réglage du volume et de la tonalité. Enfin, dès 1956, Gibson proposa à ses client·es un autre modèle de cordier en option, le fameux vibrato Bigsby, encore très apprécié aujourd’hui.

Le début des humbuckers

Guitares de légende : Gibson Les Paul / Seth Lover
Seth Lover

Pendant ce temps-là, Seth Lover, l’ingénieur de génie à l’origine des P-90, continuait ses recherches dans le but de développer des micros toujours plus performants. Ainsi, en 1955, il présenta un nouveau type de micro à double bobinage, baptisé « humbucker ». Cette appellation, que nous connaissons toutes et tous aujourd’hui, est la contraction des termes « hum », traduction de bourdonnement, ou bruit parasite, et « buck », synonyme de chasser ou d’éliminer. 

Pour comprendre le fonctionnement d’un humbucker, il faut d’abord comprendre comment un micro de guitare capte le son, mais aussi d’où vient ce fameux bourdonnement parasite. En réalité, c’est très simple, un micro de guitare fonctionne selon la loi de l’induction électromagnétique : un aimant crée un champ magnétique autour des cordes en métal, puis, quand les cordes vibrent, elles perturbent ce champ. Cette perturbation génère un courant électrique dans le fil de cuivre  (la fameuse bobine) enroulé autour des aimants, puis ce courant est ensuite envoyé vers l’amplificateur. Or, le problème principal est qu’un tel micro agit comme une antenne, et, comme vous le savez tous·tes, le réseau électrique d’un bâtiment émet des ondes électromagnétiques invisibles en permanence, à une fréquence de 50 Hz ou 60 Hz. Ainsi, un micro constitué d’une seule bobine, ou single coil dans la langue de Shakespeare, capte ces ondes ambiantes en même temps que la vibration des cordes. C’est ce qui produit ce bourdonnement indésirable.

Principe et fonctionnement

Guitares de légende : Gibson Les Paul / Humbuckers Seth Lover
Humbuckers Seth Lover

Le humbucker résout ce problème en associant deux bobines selon un principe physique d’inversion, appelé RWRP (Reverse Wound, Reverse Polarity). Ainsi, le bourdonnement parasite traverse les deux bobines de manière strictement identique, mais, comme le fil de la seconde bobine est enroulé en sens inverse (Reverse Wound), le courant parasite produit dans la première bobine est positif, tandis que celui qui est produit dans la seconde est négatif. Et, lorsque l’on additionne ces deux signaux, ils s’annulent mutuellement, car les deux phases sont inversées.

Cependant, si on s’arrêtait là, le son de la guitare disparaitrait lui aussi ! C’est pourquoi la seconde bobine est accompagnée d’aimants dont la polarité magnétique est, elle aussi, inversée par rapport à la première (Reverse Polarity). La vibration des cordes subit donc deux inversions, à la fois magnétique et électrique, qui finissent par s’annuler mutuellement (- x – = +). Résultat : les notes jouées par les cordes ressortent en phase parfaite, doublées et renforcées, sans bourdonnement, et surtout avec un son beaucoup plus riche et puissant. Cerise sur le gâteau, comme les deux bobines s’additionnent, le micro envoie un signal plus fort à l’ampli, ce qui fait saturer ce dernier beaucoup plus facilement.

La création de la Les Paul Standard

Guitares de légende : Gibson Les Paul / Les Paul Standard "Cherry Sunburst"
Les Paul Standard « Cherry Sunburst »

Gibson comprit rapidement l’intérêt de ce nouveau type de micros à double bobinage, et commença à équiper ses modèles Lap Steels avec la dernière création de Seth Lover, dès 1956. À peine un an plus tard, face à l’engouement grandissant des musicien·nes, la marque ne tarda pas à éclipser les P-90 pour employer des humbuckers sur ses nouveaux modèles Les Paul, faisant d’elle la première guitare électrique à corps plein à bénéficier de cette technologie. Les modèles Goldtop produits à partir de 1957 furent donc équipés de deux humbuckers, tandis que les modèles Custom en possédaient trois. 

Contrairement à ce que la légende laisse penser, malgré un véritable succès d’estime au sein de la communauté des guitaristes, les ventes de Gibson restaient relativement modestes. Donc, en 1958, la marque a commencé à abandonner progressivement la série Goldtop, pour fabriquer une nouvelle guitare : la légendaire Les Paul Standard. Située à mi-chemin entre les modèles Goldtop et Custom, la Les Paul Standard possédait un corps en acajou, accompagné d’une table d’harmonie et d’un manche en érable, muni d’une touche en palissandre brésilien. Le profil de manche « ’58 Chunky » était l’équivalent d’un type « D » moderne, nettement plus massif que les versions précédentes. En termes de micros, la bête était montée avec deux humbuckers placés en position manche et en position chevalet, accompagnés par deux potentiomètres de volume et deux potentiomètres de tonalité. À part ça, on retrouvait ici encore un chevalet Tune-O-Matic ABR-1, un cordier Stopbar et un ensemble de mécaniques Kluson Deluxe. La finition nitrocellulosique, baptisée Cherry Sunburst, utilisait un pigment rouge très sensible aux rayons ultraviolets, qui procura une patine naturelle splendide au fil du temps (que les collectionneur·euses appellent parfois Honeyburst ou Lemonburst). Nouvelle ironie du sort, lors de sa sortie, la Les Paul Standard ne rencontra toujours pas un succès commercial fulgurant. À tel point que la production de ce modèle fut temporairement arrêtée en 1960

La naissance du rock

Guitares de légende : Gibson Les Paul / Keith Richards
Keith Richards

Ce n’est que quelques années plus tard, en plein cœur des années 60, qu’une poignée de musicien·nes redécouvrirent l’intérêt de cet instrument à part, et créèrent de nouvelles sonorités en branchant leur Les Paul dans des amplificateurs à lampes poussés au maximum de leurs capacités. Parmi eux·elles, on pourrait citer Eric Clapton et l’album « Blues Breakers with Eric Clapton » sorti en 1966, Jeff Beck et son album « Truth » sorti en 1968, Jimmy Page du groupe Led Zeppelin sur l’album « Led Zeppelin II » sorti en 1969, ou bien encore Keith Richards du groupe The Rolling Stones sur l’album « Get Der Ya-Ya’s Out ! » sorti en 1970, mais enregistré un an plus tôt.

Le constat était clair et limpide, un nouveau genre musical était né, créant un engouement et une vague d’influence sans précédent sur son passage, qui incita Gibson à relancer la production de cette guitare unique en son genre, de 1968 à nos jours, pour le plus grand bonheur des amoureux-ses de sons saturés et de riffs sans concession.

Conclusion

Guitares de légende : Gibson Les Paul / conclusion

Nous espérons que cet article t’a plu et qu’il t’a permis d’en apprendre un peu plus sur la naissance de la mythique Gibson Les Paul. La semaine prochaine, nous partagerons avec toi notre sélection des meilleures guitares de type LP disponibles sur le marché à l’heure actuelle. D’ici là, n’hésite pas à lire ou à relire les épisodes précédents de notre série consacrés aux guitares de légende :

Et comme toujours, prends le temps de partager ton point de vue, ton expérience, tes anecdotes et tes questions avec la communauté gearnews.fr dans les commentaires, c’est en échangeant tous·tes ensemble que nous continuerons à progresser.

La suite au prochain épisode !

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