Vive la France: comment les Français·es ont conquis le monde des synthés !
On va voir comment les concepteur·rices et fabricant·es de synthés basés en France ont de plus en plus dominé le marché ces dernières années.
Sommaire bien de chez nous
Note de Naud: l’article original a été écrit par Rob Puricelli, un collègue de gearnews.com. J’ai simplement traduit l’article et fait quelques modifications (rajout d’Embodme, écriture inclusive…) pour gearnews.fr
Une introduction
On peut dire que la première vague d’innovation dans le domaine des synthétiseurs commerciaux a commencé aux États-Unis, menée par Moog et rapidement suivie par des marques comme Sequential Circuits, Oberheim, E-MU et bien d’autres. Avant ça, on avait déjà vu quelques exemples de conception impressionnante et d’ingéniosité au Royaume-Uni et ailleurs, mais dans l’ensemble, ce sont les Américain·es qui ont ouvert la voie.
Puis les Japonais·es sont entré·es dans la course, et le centre de gravité s’est déplacé vers l’Est : Yamaha, Roland et KORG ont inondé le marché d’instruments plus puissants, plus abordables et d’une plus grande variété, et tout a explosé quand le DX7 a tout changé en 1983.
Bon, avant que tu ne me tacles en masse pour avoir oublié les Italien·nes, les Russes, les Allemand·es et d’autres nations de choix, je cherche simplement à brosser un tableau succinct de ce qui se passait sans entrer dans les détails. On sait qu’il existait partout dans le monde des poches de conception de synthétiseurs très ingénieuses et importantes, mais dans l’ensemble, ce sont les entreprises américaines et japonaises qui menaient la danse.
Mais au cours des deux dernières décennies, un pays s’est lentement mais sûrement imposé comme leader tant en matière d’innovation que de volume de ventes : la France. J’ai donc décidé de m’attarder sur ce phénomène et de passer en revue certains des acteurs clés, mais aussi quelques-uns des plus modestes ! Si j’en oublie un, n’hésite pas à me le faire savoir dans les commentaires !
Les acteurs majeurs
Arturia
C’est sans doute Arturia qui a été le moteur de cette ascension fulgurante des synthétiseurs français au cours des quelque 20 dernières années. Lancée en 1999 avec son logiciel « studio-in-a-box » Storm, cette entreprise grenobloise, fondée par Gilles Pommereuil et Frédéric Brun , est passée du statut de développeur de logiciels à celui d’entreprise produisant du matériel musical sur plusieurs fronts.

Après Storm, Arturia a fait ses premiers pas en produisant le synthétiseur logiciel Modular V, un projet mené en collaboration avec le grand Bob Moog lui-même. Grâce à sa technologie d’émulation TAE, son catalogue de synthés logiciels s’est développé pour devenir ce qu’on connaît aujourd’hui sous le nom de V Collection.
En 2009, ils ont lancé l’audacieux Origin, un synthé monstrueux conçu pour héberger simultanément de nombreuses recréations logicielles de synthétiseurs. En partie inspiré du Realizer de PPG, c’était un projet vraiment ambitieux qui, au final, a échoué pour plusieurs raisons. Mais en 2024, ils ont lancé AstroLab, une plateforme de synthétiseurs capable d’héberger la plupart, voire la totalité, des plugins de la V Collection.

Le passage aux synthés matériels semblait évident, et on a commencé à voir arriver sur le marché des instruments désormais légendaires comme le MiniBrute, équipé des oscillateurs Brute uniques du Français Yves Usson. Ces mêmes oscillateurs Brute ont continué à équiper d’autres synthés analogiques, avec pour point d’orgue récent le superbe PolyBrute 12, un véritable classique de l’analogique.

Les oscillateurs Brute ont fait leur apparition dans les boîtes à rythmes, mais ils ne se sont pas arrêtés là. La gamme Freak est une puissante collection hybride de synthés qui en font bien plus que ce que leur poids et leur prix laissent supposer. Et n’oublions pas leurs nombreux contrôleurs MIDI, un secteur du marché qu’ils dominent également. KeyLabs, KeySteps, BeatSteps et bien d’autres ont proposé une large gamme de contrôleurs adaptés à tous les besoins.
On peut dire sans se tromper qu’Arturia est à l’avant-garde de l’innovation française en matière synthétiseurs, et ça ne semble pas près de changer !
UVI
UVI est devenu un géant français de la synthèse logicielle et existe depuis presque aussi longtemps que son compatriote français, Arturia. Je les ai découverts au début/milieu des années 2000, quand ils ont commencé à sortir de grosses bibliothèques d’échantillons pour l’instrument logiciel Mach Five de MOTU, ainsi que pour leur propre logiciel gratuit, UVI Workstation.
Le moteur de Mach Five avait été conçu par UVI et c’était un outil super puissant qui rivalisait avec Kontakt de Native Instruments, même s’il n’avait pas la même base d’utilisateurs que ce dernier. Il proposait plusieurs moteurs de synthèse ainsi que la possibilité d’héberger les collections d’échantillons d’UVI, très riches en échantillons.

Dans les années 2010, UVI et MOTU se sont séparés, et UVI a repris son code pour créer Falcon, la nouvelle génération de Mach Five, qui n’en diffère pratiquement que par le nom. Depuis, ils ont continué à développer des bibliothèques très riches en échantillons, dotées d’interfaces scriptées puissantes, qui couvrent un large éventail de synthés vintage et modernes.
À l’instar de leurs cousin·es français·es d’Arturia, ils se sont diversifiés et produisent désormais une large gamme de plugins d’effets, tout en élargissant leur bibliothèque d’instruments pour y inclure des contenus orchestraux, vocaux et de bruitages. Comme beaucoup de développeur·ses aujourd’hui, ils ont adopté le modèle d’abonnement en plus de leur modèle de licence perpétuelle, et leur SonicPass est l’un des abonnements offrant le meilleur rapport qualité-prix du marché.

Tout récemment, ils ont lancé leur troisième instrument logiciel seulement, après Falcon et Workstation : Rumble, un instrument de basse multifréquence. UVI incarne toujours tout ce qu’il y a de meilleur chez les développeurs français de technologie musicale : innovation, prix abordables et impact.
Expressive E
Rien qu’à son nom, personne ne devrait se faire d’illusions sur la raison d’être d’Expressive E. Leur contrôleur Touché était un outil tout à fait unique qui permettait à n’importe quel claviériste d’apporter une immense expressivité à ses claviers classiques.
S’appuyant sur les prémices de la révolution MPE, la décision la plus audacieuse d’Expressive E a été le synthétiseur Osmose, un instrument qui a enfreint pas mal de règles pour offrir aux claviéristes le niveau d’expression auquel les instrumentistes à cordes, cuivres ou bois étaient habitués.

I·els se sont attelés à créer un instrument dont le clavier, à première vue, ressemblait à une interface de piano occidental traditionnelle, bien qu’il soit surélevé par rapport à la base de l’appareil. Mais dès que tu poses les mains dessus, il devient évidemment que tu joues avec une surface de tout à fait unique.
Associé au puissant moteur EaganMatrix, développé par Haken Audio, le mécanisme de clavier conçu en France permettait un mouvement en trois dimensions. De plus, il utilisait la norme MPE pour offrir une résolution exceptionnelle entre les points de départ et d’arrivée du mouvement de la touche sur les axes X, Y et Z.

Lancé via une campagne de financement participatif, l’Osmose a suscité un énorme intérêt et a été financé presque immédiatement. Après un démarrage très compliqué pour la livraison des unités, la dynamique s’est accélérée, et une nouvelle usine située en Pologne a été construite pour répondre à la demande croissante.
Basée à Marseille, dans le sud de la France, Expressive E a renforcé la prise en charge de son clavier unique en nouant des partenariats avec des développeurs d’instruments MPE logiciels, tout en développant ses propres plugins MPE, comme Noisy et Soliste.

Et en début d’année, les Marseillais·es ont lancé l’Osmose CE, une version « contrôleur seul » de l’Osmose fournie avec un super hôte de plug-ins d’instruments qui rend l’utilisation de l’Osmose avec des instruments MPE super facile, grâce à une excellente intégration des plug-ins et des DAW directement intégrée. Bientôt en test chez gearnews.fr!
Kodamo
Kodamo est l’un de mes développeurs de synthés français préférés de ces dernières années. En tant que fan avoué de la FM, l’annonce du Kodamo Essence FM a vraiment piqué ma curiosité. Ce monstre FM, disponible en version rack 3U ou de bureau, offrait une polyphonie de 300 voix, un grand écran tactile avec une interface utilisateur graphique et un puissant moteur FM algorithmique qui repoussait les limites de ce que cette méthode de synthèse permettait.

Il m’a suffi de regarder la vidéo ci-dessous, dont la bande-son a été entièrement réalisée sur un seul Essence FM, pour me décider à en acheter un. Ça m’a complètement époustouflé, et j’en ai commandé un tout de suite. Aujourd’hui encore, il trône fièrement au centre de mon rack de bureau.
Véritable incarnation du fabricant de synthés « boutique », Kodamo a produit l’Essence FM en petites séries, mais continue de le développer encore aujourd’hui. La version actuelle, la Mk.II, est identique à son prédécesseur, à l’exception d’un boîtier amélioré et d’une nomenclature mise à jour sur le panneau principal. Le firmware est toujours mis à jour et de nouvelles fonctionnalités sont en cours de développement.
Toujours à la recherche d’innovations, ce petit développeur français a ouvert de nouvelles perspectives avec son synthé suivant, le MASK1. Grâce à la technologie de masquage de bits, une méthode qui découpe les ondes sinusoïdales en « bits » avant de les réorganiser pour former des formes d’onde courantes ou complexes, le MASK1 propose aussi des modes de jeu vraiment uniques qui permettent des performances super expressives.

À cause de sa petite taille, Kodamo n’est pas le plus prolifique des fabricants français de synthés, mais ils ont été victimes de leur propre succès quand, après avoir annoncé une version de bureau incroyablement abordable du MASK1, ils ont été en rupture de stock du jour au lendemain, laissant beaucoup de monde sur sa faim.
Mais avec la résilience et la détermination typiquement françaises, ils ont rapidement mis au point une version Mk.II du modèle de bureau, qui est désormais disponible en grande quantité. Et lors du SynthFest France il y a quelques années, ils ont présenté un prototype qui mélangeait des échantillons PCM avec leur technologie de synthèse existante.

J’ai récemment discuté avec Stéphane chez Kodamo : de nouveaux instruments sont déjà bien avancés dans leur développement, et on a hâte de découvrir ce que ce brillant développeur français va nous proposer ensuite.
Embodme
En grand fan de l’Erae 2 (en test ici!), je (Naud) me devais de rajouter la marque Embodme à l’article original de gearnews.com. Active depuis quelques années, la marque parisienne a révolutionné le monde des contrôleurs modulaires et le MPE, avant de s’atteler plus récemment à la création de plugins de synthèse.

Leur instrument phare est l’Erae 2, une merveille de technologie offrant une surface très expressive et reconfigurable pour s’adapter à tous tes besoins en studio mais surtout (à mes yeux), en live. Très visuel et adaptif, ce contrôleur MPE de nouvelle génération offre également un looper et différents « layouts » pour changer de configuration à la volée.
Un bijou d’innovation à la française dont on peut être fier·es!
Autres développeurs français importants de synthés
Baloran
Véritable incarnation du fabricant « boutique », Baloran a fait la une de l’actualité des synthés en sortant The River, un synthé analogique multitimbral polyphonique à 8 voix extrêmement puissant qui n’est malheureusement plus disponible à l’heure actuelle, tout comme leur synthé modulaire Pool.

Ceux ou celles qui possèdent un « The River » vantent sa puissance incroyable et sa sonorité riche, et peut-être qu’un jour, Laurent décidera de relancer la production de ce chef-d’œuvre français incontestable qui mérite une place au Louvre !
SynTesla
Sûrement plus connus pour leur design « steampunk » et leur ÉNORME synthé sur mesure conçu pour Hans Zimmer, SynTesla sont les maîtres de l’art modulaire au format 5U, et leur matos est très convoité par tous ceux qui s’adonnent à ces « arts occultes » !

NRSynth
NRSynth a récemment dévoilé son Quatuor, inspiré de l’Oberheim 4 Voice, qui pousse ce concept encore plus loin. Il offre un son riche et a vraiment l’air de la affaire, tout en prouvant que l’art français de concevoir de beaux instruments est bien vivant !

XILS-Labs
Dans le monde des synthés logiciels, XILS-Labs a su s’imposer face aux autres développeurs français et à de nombreux développeurs étrangers. Ils ont récemment sorti The Eighty, un clone du CS-80 qui va bien au-delà d’un simple clone. Parmi leurs autres super instruments, on trouve l’incroyable X-505, qui est à juste titre considéré comme le meilleur clone du Roland RS-505 qui existe.

J’aime particulièrement leur KaoX, inspiré du Yamaha GS-1, qui va bien au-delà de l’instrument qui l’a inspiré.
Les pionniers français de la synthèse
Je m’en voudrais de ne pas mentionner quelques pionniers français de la synthèse, alors c’est parti…
Maurice Martenot
Monsieur Martenot a mis au point l’un des tout premiers synthétiseurs électroniques : les Ondes Martenot, un instrument incroyable qui a laissé le public bouche bée grâce à ses sonorités naturelles et à ses capacités d’expression exceptionnelles.
RSF
Ruben et Serge Fernandez, dont les initiales ont donné son nom à leur entreprise, ont sorti le Kobol monophonique en 1978. Souvent qualifié de « Minimoog français », le Kobol comptait de nombreux fans avertis, mais il n’a pas été produit en grande quantité. Quelques modules d’extension ont été développés et, en l’espace de quelques années à peine, ils ont également sorti une version polyphonique du Kobol.

Malheureusement, les frères se sont séparés, et quelques autres instruments ont été développés, dont une boîte à rythmes, avant que les entreprises ne fassent faillite dans les années 1980. Comme tu peux t’y attendre, une version du Kobol a été développée par Behringer dans son format de bureau/Eurorack.
Et n’oublions pas…
Cyma Forma

Une nouvelle entreprise dont le premier projet, une machine à drones très intrigante appelée ALT, fait un peu parler d’elle, tout comme leur RND, un synthétiseur doté d’un seul et unique bouton !
Squarp

Surtout connu pour son super séquenceur Hapax, Squarp propose aussi des modules Eurorack vraiment cool et ingénieux, mon préféré étant le Rample Turbo, un lecteur d’échantillons et processeur audio à 4 voix !
Kiviak

Kiviak a mené une campagne de financement participatif couronnée de succès pour commercialiser son très ingénieux WoFi. Cet instrument de synthesis et d’échantillonnage dispose de nombreuses fonctionnalités sympas et astucieuses, notamment sa capacité à se connecter à Internet pour stocker et gérer ta bibliothèque d’échantillons.
En 2026, Kiviak Instruments continue d’innover avec la sortie annoncée du WoFi LE, un modèle très abordable (299€) basé sur l’architecture du WoFi original. On est très curieux·se de le tester en fin d’année.

En conclusion
Je pense que tu seras d’accord pour dire que la France est un véritable vivier d’innovation en matière de synthés et que les Français sont des gens incroyablement musicaux et ingénieux. À mon humble avis, Arturia s’est imposé comme l’un des principaux fabricants mondiaux, au même niveau que n’importe quel géant américain ou japonais, voire au-delà.
Contrairement à bon nombre de ces « gros bonnets » américains et japonais, Arturia et la communauté française des synthétiseurs dans son ensemble innovent réellement et osent rêver au-delà des contraintes liées à la vente de boîtes pour satisfaire les comptables et les comités.
Le SynthFestFrance est un événement annuel consacré aux synthétiseurs qui connaît une croissance exponentielle d’année en année. Il offre un salon local aux développeurs français et constitue une plateforme indispensable pour les plus petits, moins fortunés, afin de faire voir et, surtout, entendre leurs produits. Il revient les 14, 15 et 16 mai 2027 !
Leur créativité et leur savoir-faire ont fait des Français·es une force avec laquelle il faut compter dans le monde des technologies musicales, et j’espère que ça va continuer encore longtemps.
Vive la France !
Quel prochain pays devrait-on explorer?
Oui, on a commencé par la France… mais on n’est pas pour autant nombrilistes! N’hésite pas à nous dire en commentaire quel(s) pays nous devrions explorer dans le prochain article.
Les créateur·rices talentueux·ses de synthés sont partout sur cette planète, on a donc hâte d’explorer d’autres territoires avec toi!
