De l’or se cache dans tes prods!
« Nous entrerons dans la carrière,
Quand nos aînés n’y seront plus.
Nous y trouverons la poussière,
Et la trace de leur vertu (bis) »
Ainsi commence le septième couplet du Chant de guerre pour l’armée du Rhin, devenu La marseillaise, écrit par Rouget de Lisle.
Enfin quand je dis : « écrit par Rouget de Lisle », c’est inexact car ce 7ème couplet, dit « couplet des enfants » est attribué et revendiqué par plusieurs auteurs différents.
Ce qui m’intéresse dans cette histoire, c’est précisément ce sujet de carrière, d’entrer dans la carrière, celle des auteurs et celle des œuvres, de leur vie, de leur évolution car des versions de la Marseillaise on peut dire qu’il y en a un paquet !
Tu peux aller jeter un œil sur la page Wikipedia de ses interprètes et tu y trouveras des versions pour le moins surprenantes.
Connais-tu d’autres œuvres de Rouget de Lisle ?
Je te suggère : Hymne Dithyrambique sur la conjuration de Robespierre et la Révolution du 9 Thermidor. Pas facile à trouver sur Spotify.
La composition est attribuée à un air religieux de Jean-Baptiste-Lucien Grisons. Le Chant de guerre de l’armée du Rhin était une commande du Maire de Strasbourg et il était courant à l’époque d’utiliser une instru existante pour y poser des paroles.
Dans cet article
La carrière des tubes, les tubes d’une carrière
J’ai eu l’occasion de te détailler ici la distinction entre les artistes-auteurs (auteurs et compositeurs), et les artistes-interprètes. Des métiers différents même si de mêmes personnes peuvent les exercer concomitamment. Il a toujours existé des auteurs-compositeurs-interprètes, s’ajoute désormais l’activité de producteur.
Dans les répertoires des musiques dites actuelles il y a un accroissement des collaborations, co-productions ou autres featurings qui exigent une grande rigueur dans la préparation et la rédaction des contrats précisant les parts et donc les revenus de chacun.
Vraiment, si tu peux dès le début d’un projet, mettre au clair ce que seront ces répartitions, tu gagneras un temps précieux et t’évitera potentiellement les gros problèmes qui peuvent survenir quand on essaie de se rappeler « ce qu’on avait dit » au moment de la signature et des dépôts auprès des organismes de gestion collective et la mise en ligne auprès du distributeur numérique.
Parlons d’abord de l’œuvre. Les parts de droit d’auteur (auteur, compositeur, arrangeur et éditeur) doivent s’établir en respectant ce que permettent les dispositions statutaires de la Sacem, tu peux agir sur la part de droits mécaniques en les remplissant sur le bulletin mais tu n’as pas la main sur la répartition des droits d’exécution publique qui sont définis par les statuts de la Sacem. Je vais avoir prochainement l’occasion de t’en parler dans un article très détaillé.
Ensuite, affecte les pourcentages concernant l’enregistrement, la production, le split entre les différentes parts de coproducteur et les parts artistes.
En parler avant de débuter la production est de mon point de vue la meilleure solution, et se rédiger un mémodeal informel qui peut évidemment évoluer au cours de la prod me semble indispensable.
Tes créations, tes œuvres sont ton trésor, elles valent de l’or. Une chanson, une track, possède une durée de vie importante, elle continue à exister après ta mort en générant des droits à destination de tes héritiers.
Surtout, sa carrière (de l’œuvre, de la track, du morceau, du son…) et ta carrière peuvent suivre des voies parallèles, l’une pouvant dépasser l’autre à un moment. Un de nos plus grands exemples en France est Jean-Jacques Goldman qui a arrêté sa carrière d’artiste interprète il y a plus de vingt ans tout en poursuivant celle d’auteur-compositeur avec les succès qu’on lui connaît.
Et justement, il a nourri, entre autres, le répertoire de Céline Dion qui n’écrit pas les chansons qu’elle chante et qui pourtant a bâti une carrière exceptionnelle, d’interprète.
Il faut du temps et laisser les carrières se construire et accumuler de la valeur. Celle-ci peut ensuite se monnayer.
Une nouvelle classe d’actifs
Dans le monde de la finance, une classe d’actifs désigne un groupe de placements financiers qui partagent des caractéristiques économiques, des règles de fonctionnement et des niveaux de risque et de rendement similaires. Les trois principales familles sont les actions, les obligations et les liquidités. Avec une multitude de sous-catégories.
Depuis le début des années 2020, les chansons ne sont plus seulement des œuvres d’art, elles sont devenues des actifs financiers. En l’espace de cinq ans, des fortunes ont changé de mains pour s’approprier les droits sur des catalogues d’œuvres musicales et d’enregistrements. Artistes vieillissants, fonds d’investissement, majors du disque, tous se retrouvent autour d’une même table pour faire du business.
Tu as certainement eu l’occasion de lire des articles sur la vente ou le rachat de ces « catalogues » associés à des artistes de renom.
Les valorisations sont distinctes et il faut distinguer ce que l’on achète ou vend. Une chanson génère deux types de droits, qui se valorisent séparément.
Les droits liés à l’édition (publishing) couvrent l’œuvre. Il est possible de céder à un éditeur musicale une partie de ses droits patrimoniaux notamment en échange d’un travail de publication et d’exploitation permanente et suivie de l’œuvre. Et on parle bien d’une partie seulement de ses droits on ne peut pas « vendre » intégralement son œuvre dans notre législation continentale du droit d’auteur. À chaque exécution publique de l’œuvre, qu’elle soit diffusée en streaming, à la radio, en concert ou synchronisée dans un film, elle génère des droits d’auteurs comptabilisables répartis entre ayant-droits.
Les droits sur l’enregistrement (masters) portent, eux, sur la version enregistrée : c’est le master qui rapporte lorsqu’on écoute le titre sur Spotify, les streams ou qu’on l’achète en version physique. Être propriétaire des enregistrements permet de les commercialiser, par exemple par des rééditions ou d’accorder des licences. Je suis par exemple propriétaire de centaines d’enregistrements de musique folklorique suédoise et je vais faire un deal avec Ikea pour les autoriser à les diffuser à la cafétéria quand il y a une promo sur les boulettes de viande de rêne.
Les 2 types de droits se cumulent.
Il est donc essentiel de distinguer dans la vente d’un « catalogue » ce qui concerne l’édition, les masters, ou les deux. C’est précisément ce périmètre qui fait varier les valorisations parfois du simple au double.
J’achète, je vends…
Le vendeur recherche liquidité, optimisation fiscale, régulariser une succession ou simple timing de marché. Pour l’acheteur, l’attrait est triple : des revenus récurrents liés au streaming, une décorrélation avec les marchés financiers classiques, et un potentiel de croissance via la synchronisation (publicité, jeux vidéo, films, TikTok).
Une transaction de catalogue repose sur un transfert de propriété des droits d’auteur, et/ou des droits masters, formalisé par un contrat de cession. L’acheteur verse un prix global, calculé en multiples du revenu annuel net généré par le catalogue depuis les années précédentes.
Je te rappelle concernant le droits d’auteur, que, si le droit moral restera toujours ta propriété, la cession d’un part des droits patrimoniaux à un éditeur de musique est bien une vente et un transfert de propriété à sa destination. Sur ton œuvre et sur son titre.
Nous sommes certainement ici un certain nombre à avoir conclus des cessions éditoriales dans une bonne relation humaine, avec de grands espoirs (et souvent de bons résultats) quant à l’exploitation de nos œuvres.
Quelques années plus tard nous avons découvert que le catalogue de l’éditeur avec lequel nous avons tapé dans la main et signé, contenant nos œuvres, nos créations, notre âme créative, quoi… avait été vendu, souvent à de grandes compagnies et que les nouveaux propriétaires souvent ignoraient les détenir.
Pas facile de commercialiser et d’exploiter d’une façon permanente quelque chose que tu ignores posséder !
Il arrive aussi que cela se passe bien et se manifester auprès du nouveau propriétaire (si tant est qu’on ait été mis au courant de la cession) peut engendrer de nouvelles collaborations. J’en veux pour exemple une artiste, autrice-compositrice-interprète à l’origine d’un très beau succès à la fin des années 80 à qui j’avais suggéré de prendre contact avec le nouveau propriétaire du catalogue dans lequel figurait sa chanson, qui s’est vue proposer une nouvelle collaboration dans des conditions financières inattendues.
Je reviens à mon mécanisme de transaction. Pour évaluer la valeur du catalogue, deux indicateurs dominent le marché. Le Net Publisher’s Share (NPS) pour l’édition et le Net Label Share (NLS) pour les enregistrements. Un catalogue d’édition s’échangeait en moyenne autour de 16 fois son NPS en 2024, contre 16,7 en 2023, un léger reflux documenté ici.
Les catalogues « iconiques » (transactions supérieures à 200 millions de dollars) se négociaient à 17,5 fois le NPS en 2024, contre 18,4 en 2023, témoignant d’un marché qui reste cher sur le haut de gamme mais qui se discipline. Il semble que les transactions se stabilisent en 2025 dont nous attendons les chiffres définitifs.
La communication sur ces sujets transactionnels est très très très sensible, tant les enjeux financier sont importants.
Rapaces ?
Tant que les transferts se font entre professionnels de la musique, c’est finalement un moindre mal, voire cela peut créer des dynamiques profitables à tous, comme la relance de genres, de tendances et autres revivals, dans lesquels on peut essayer de trouver des ouvertures créatives.
Mais il arrive que ce soit un effet d’aubaine financier, une occasion de prendre de la monnaie sans état d’âme.
Le phénomène le plus marquant est l’arrivée d’investisseurs qui ne sont pas des professionnels de la musique. Des géants du private equity, l’investissement dans des entreprises non-cotées en bourse, comme Blackstone, KKR, Apollo, Carlyle, Shamrock, HarbourView ont déversé des milliards dans des catalogues, non par passion musicale, mais pour leur rentabilité.
Il y a un cas d’école concernant Hipgnosis Songs Fund qui incarne ce basculement.
Fondé en 2018 par Merck Mercuriadis (ancien manager d’Elton John, Guns N’ Roses), le fonds avait accumulé 138 catalogues représentant plus de 45 000 chansons.
Tu auras noté la référence du nom de fonds au designers de pochettes iconiques d’albums de groupes non-moins iconiques : Hipgnosis.
Sa stratégie : acheter des droits, les titriser, l’opération consistant à rendre les actifs (les droits) négociables et distribuer des dividendes. La promesse pour les investisseurs était formidable et surtout bien vendue en termes de storytelling. Mais le modèle a vacillé sous l’effet de la hausse des taux d’intérêt entre 2021 et 2024 engendrée par les événements géopolitiques. Les investisseurs ont sans doute jugé plus rentable d’investir dans les drones volants plutôt que dans les drones musicaux.
En avril 2024, Blackstone, un bon gros groupe d’investissement qui gère plus de 600 milliards de dollars d’actif, prend le contrôle de Hipgnosis mettant sur la table une offre de 1,584 milliard de dollars, pour le revendre une fois rebaptisé Recognition Music Group, à Sony pour 4 milliards de dollars. La marge réalisée n’est pas dégueue !
On est vraiment dans un autre monde que celui de la création musicale. Mais les chiffres peuvent sembler cohérents, je te rappelle, en France, le montant des droits d’auteur collectés par la Sacem en 2025 est d’environ 1,4 milliard d’euros et le chiffre d’affaires de l’industrie, les masters notamment, avoisine le milliard.
Dans le cas des transactions nous sommes dans des logiques d’investissements devant se regarder sur du long terme et il est en fin de compte rassurant que de grandes compagnies comme Sony n’aient pas de doutes sur le fait que continuer à exploiter œuvres et enregistrements offre une perspective de rentabilité.
Tu pourrais même considérer qu’il semble plus facile de gagner beaucoup d’argent en faisant du trading de morceaux, qu’en faisant les morceaux eux-mêmes. Mais je préfère te recommander de continuer à créer.
Palmarès
Je t’ai trouvé quelques transactions emblématiques qui concernent des artistes qui avaient conservés tout ou partie de leurs droits.
Bruce Springsteen et Sony en 2021. Environ 500 millions de dollars pour l’ensemble des masters et des droits liés à l’édition, à l’époque la plus grosse transaction pour un artiste solo.
Sting et Universal en 2022. 300 millions de dollars pour le catalogue d’auteur couvrant les droits d’édition et les redevances de songwriter.
Bob Dylan et Sony (encore) en 2022. 200 millions de dollars pour les droits sur les masters et les enregistrements, venant s’ajouter à la vente de la part des droits d’édition de l’artiste à Universal en 2020. Malin Bob, il a séparé et réalisé l’opération en 2 fois.
Justin Bieber et Hipgnosis, justement en 2023. 200 millions de dollars pour les droits liés à l’édition, ses redevances d’artiste sur les masters et ses droits voisins, sur 291 chansons publiées avant fin 2021, mais Universal a conservé la propriété des masters.
Ces exemples montrent que des majors comme Sony ou Universal rachètent massivement les droits de leurs propres artistes pour sécuriser leurs catalogues, tandis que les fonds financiers se positionnent pour attirer à eux des artistes titulaires de droits dans l’espoir soit de tirer des revenus réguliers importants, soit de faire par la suite la culbute en revendant les actifs.
Et toi, et moi ?
Évidemment, ces chiffres nous laissent songeurs quand on connait la difficulté de parfois récupérer 300 balles pour un concert ou ce que rapportent 100 000 streams compliqués à faire.
Mon propos est d’attirer ton attention sur le fait que tu possèdes ton propre catalogue, dans notre cas de créateurs on parlera plutôt de répertoire. Que celui-ci a une valeur, celle-ci te permet de trouver des dates de concerts, de toucher tes droits d’auteur, tes droits voisins et tes droits masters. Tu peux « travailler » ton catalogue-répertoire et le publiant, le re-publiant dans de nouvelles versions, faire des collaborations, des remixs les intégrer à des playslists, faire des versions répondant à de nouveaux modes d’exploitation.
Bref tu dois impérativement considérer que ce trésor, fruit d’années de travail, doit être choyé et entretenu.
Tu as une liste de tous tes morceaux ? de tes enregistrement ? tout est déposé à la Sacem, tu as des codes ISRC, côté droits voisins artiste et producteur tout est calé ?
Tu peux faire une petite révision ici. (
Fin de bulle ?
Les analystes semblent vouloir dire que ce marché de la musique titrisé devrait se stabiliser même s’il y aura toujours quelques coups d’éclat. Je fais la petite prévision que d’énormes valorisations devraient se passer du côté de la K-Pop.
Les mêmes analystes semblent vouloir nous dire que la valorisation des œuvres via les cessions de catalogues éditoriaux devrait mieux performer que les masters. Dans un prochain article je vais te parler longuement d’édition musicale.
Les investisseurs ne payeront plus n’importe quel catalogue au prix fort. Les catalogues dits premium, ceux d’artistes établis resteront chers, mais le marché secondaire se concentrera sur la qualité et la durée de vie des revenus, pas sur le seul nom de l’artiste.
Cela ne s’avère pas facile à évaluer.
J’ai le sentiment que les investisseurs sont attirés par la perspective de nouveaux relais de revenus notamment au travers de la synchronisation comme toujours mais aussi sur TikTok par exemple et surtout la perspective de licences d’entraînement des intelligences artificielles génératives.
Cette financiarisation soulève des questions légitimes autour de la concentration des droits auprès de quelques acteurs majeurs, sur la transparence des valorisations, et le nouveau pouvoir des intermédiaires.
Les chansons se négocient désormais comme des immeubles de rapport. Les artistes tentent de reprendre la main à l’image de Taylor Swift réenregistrant ses albums pour regagner le contrôle de ses masters.
Et la suite ?
Pour conclure, quelques mots sur le Droit de suite.
Comme créatrice ou créateur, en France tu es très bien protégé, parfois contre toi-même. On ne peut pas spolier un auteur de sa part de droits, et comme tu le sais cela continue 70 ans après ta mort.
Si tes œuvres continuent à être exploitées et génèrent des droits tu percevras, toi ou tes héritiers, la part de droit te revenant, même si tu en as cédé une part limitée à un éditeur de musique qui ne devra pas oublier de te rendre des comptes, faute de quoi le contrat tombe. Use it or loose it ! comme disent les anglos-saxons.
Dans la perspective des ventes de catalogues, dans lesquels tu peux être intégré sans le savoir, ton éditeur ou un label sur lequel tu as été signé réalise une cession, il y a là une piste qu’il me semble intéressant d’explorer.
Dans le domaine des arts visuels, les créatrices et créateurs bénéficient d’un droit inaliénable qui leur ouvre droit à une rémunération lorsque la revente d’une de leur œuvre dépasse 750€. Il prend la forme d’un pourcentage sur la revente qui peut également être versé aux héritiers.
Dans le cas de la musique, d’un catalogue éditorial par exemple, on considère que le transfert de propriété reprend les obligations contractuelles. Il est pourtant indéniable que nos œuvres présentes contribuent à la valorisation et aux gains perçus par le vendeur, il ne serait pas délirant qu’il nous soit possible d’avoir un intéressement financier à la transaction.
Au minimum être informé que nos œuvres changent de main ce qui est très rarement le cas.
