de  Théo Do Campo  |   Ajouter en tant que source préférée sur Google   |  Temps de lecture: 7 min
Publicité

L’évolution de la musique, c’est drôle tout de même. On a commencé par chanter au coin d’un feu du Néolithique, pas d’instruments, pas d’enregistrements… Quelques voix humaines, appelant en chœur la faveur des dieux, ou célébrant une naissance.

Publicité

Puis tout est allé très vite : premiers instruments, compositions écrites et répétées, concerts, enregistrements mono puis stéréo, puis on passe au tout digital : synthés, plug-ins… On est aujourd’hui capable de produire tout un morceau dans un environnement strictement digital.

On pourrait même, si on s’en lançait le défi, produire un morceau de A à Z… dans un silence total. Chose que j’ai déjà faite, c’est plutôt fun.

Pourtant aujourd’hui on rebrousse chemin : le digital sonne peut-être… un peu trop digital. On refait passer les sons dans des réverbs, on invente des plug-ins pour les détériorer et faire comme s’ils étaient tout droit sortis d’un vinyle… On fait tout pour laisser croire que le son est « vrai », qu’il a été joué, enregistré.

Puis quand on creuse on s’aperçoit que quasiment tout ce qu’on fait en digital provient de la réalité acoustique, que finalement tout prend racine dans le monde du vivant.

Et si finalement, créer de la musique ne consistait qu’à réinterpréter ce que la nature fait déjà ? Et comment ramener cette couche d’organicité dans sa musique lorsque l’on n’a qu’un ordinateur pour s’exprimer ?

La stéréo : deux enceintes, deux oreilles

C’est clairement la technique qui s’appuie le plus sur la réalité biologique. Le fait d’avoir deux oreilles répond à un besoin évolutif primaire : pouvoir situer les éléments dans l’espace autour de nous. On utilise cette invention du vivant à notre avantage pour placer les sons dans la musique.

Bien avant l’invention d’Ableton et de FL Studio, les compositeur·ice·s de la Renaissance comprennent que le placement des instruments a une forte importance dans la perception de la musique. Par convention, on décide de mettre les instruments et percussions qui vont porter le cœur de la musique au centre, et on met sur les côtés tous les instruments qui servent plus à l’habillage esthétique (par exemple les violons).

Publicité

On pourrait même remonter encore plus loin : l’emplacement des personnes dans un chœur selon leur tessiture de voix est normalisé et compris très rapidement dans l’histoire de la musique.

Un choeur. Très organique.

Cette stéréo naturelle, je te jure que ça marche aussi bien qu’un imager.

Aujourd’hui c’est exactement ce que l’on cherche à recréer quand on fait du voicing sur un synthétiseur : à la manière d’un chœur, les voix (digitales) vont venir prendre l’espace, et en ayant des pitchs et des timings légèrement différents, créer de la stéréo. On envisagera éventuellement de laisser une voix au centre, une ou deux octaves plus bas.

Et c’est aussi ce qu’on faisait dans les années 80 en mettant le son du bassiste au centre et celui des guitaristes dans les côtés. C’est aussi ce qu’on cherche à faire quand on enregistre plusieurs couches de voix et qu’on les pan différemment. Donc ça date vraiment pas d’hier.

Slayer en Live.

Je prends toujours Slayer en exemple pour l’équilibre des instruments : la voix et la basse au milieu, les guitares sur les côtés…

La reverb : avant ValhallaRoom, la cathédrale

Tu as déjà entendu un son dans un espace insonorisé ? C’est hyper bizarre, et pas du tout naturel. Il paraît même que ces pièces peuvent rendre les gens fous.

Pour se propager, le son a besoin d’un milieu avec de la matière. C’est physique. Bon, j’adore les bruitages de Star Wars, mais tout le monde sait qu’il n’y a en réalité pas de son dans l’espace.

Vous êtes actuellement en train de consulter le contenu d’un espace réservé de YouTube. Pour accéder au contenu réel, cliquez sur le bouton ci-dessous. Veuillez noter que ce faisant, des données seront partagées avec des providers tiers.

Plus d’informations

Je dois bien l’admettre, même si ça me fait mal au coeur : l’existence de ce son parfait est impossible…

Je vais peut-être faire une simplification scientifique complètement aberrante en disant cela, mais il existe un autre milieu vide dans lequel le son peut se propager : un ordinateur. C’est-à-dire que quand on sort un son d’un synthétiseur, il n’est pas propagé dans une chambre, une salle de concert ou une cathédrale, il arrive à nos oreilles, brut. C’est d’ailleurs à ma connaissance la seule situation dans laquelle on peut entendre un son de cette façon.

Or depuis l’aube de l’humanité, on a pour habitude de jouer la musique dans un espace (logique). Le choix de cet espace et ses propriétés font partie intégrante de l’expérience.

C’est pour ça qu’un son sans réverb, c’est toujours un peu étrange à l’oreille, c’est très brut, très agressif, et surtout ce n’est absolument pas naturel. C’est pour ça que la réverb est un des outils incontournables de la musique moderne : on a absolument besoin de recréer ces contextes dans lesquels les sons évoluent naturellement.

La manière dont tu abordes la réverb dans ton morceau peut être vue comme une direction artistique à part entière : dans quel espace imagines-tu ta musique ? Plutôt jouée dans une cathédrale, ou comme si on te la hurlait dans les oreilles ? Quel son va paraître distant, lequel va te péter en pleine face ? Essaye de réfléchir à ces questions consciemment lorsque tu travailles.

La cathédrale de Chartres : super reverb.

Ça c’est de la réverb!

La distortion, les notes… La liste est longue

Il y a tellement de choses provenant du monde naturel / acoustique / analogique qu’on essaye de reproduire en digital que je pourrais ne jamais terminer d’écrire cet article.

On cherche même à reproduire la tendance des oscillateurs analogiques à se désaccorder, en désaccordant nous-mêmes les oscillateurs de synthétiseurs sonnant « trop » parfaitement.

Par exemple la saturation : les consoles et préamplis de l’époque pré-moderne étaient imparfaits et avaient tendance à faire saturer le signal, lui donnant « une couleur ». Voilà une chose que l’on essaye tout le temps de reproduire en digital : clipping léger, saturation, détérioration du signal avec des plug-ins comme iZotope Vinyl ou RC-20 Retro Color, ou même simplement un bon vieux bitcrusher

RC-20 Retro Color

Moi, j’adore ce plug-in.

On décale manuellement les notes de nos clips MIDI pour reproduire les imperfections générées par la main d’un être humain jouant d’un instrument : aucun batteur ne tape avec la précision d’un métronome sur ses fûts, et c’est justement cette imprécision qui donne tout le charme et le groove à une partie de batterie, et que l’on perd totalement lorsqu’on écrit manuellement le clip MIDI d’un drum rack.

On mettait notre main devant notre bouche en chantant pour étouffer le son avant d’inventer FabFilter Volcano et Auto Filter.

Même les notes et leurs rapports mathématiques (le fait que monter d’une octave consiste à doubler la fréquence d’un son) existaient alors qu’on n’avait pas la moindre idée de ce qu’était un hertz.

Les oreilles ont des compresseurs naturels intégrés. On a littéralement un muscle qui permet d’atténuer un signal instantanément lorsqu’il est perçu comme étant trop fort. C’est littéralement un compresseur.

Vous êtes actuellement en train de consulter le contenu d’un espace réservé de YouTube. Pour accéder au contenu réel, cliquez sur le bouton ci-dessous. Veuillez noter que ce faisant, des données seront partagées avec des providers tiers.

Plus d’informations

Rien de tel que mettre le bazar dans ses clips MIDI.

Conclusion

C’est assez surprenant de voir qu’après toutes ces années passées à créer des outils parfaits, nous sommes finalement en train de faire machine arrière. On a beau avoir tout digitalisé, au final ce qui fait le charme de la musique, c’est bel et bien son aspect organique (les IA n’ont qu’à bien se tenir).

Si jamais tu trouves ta musique trop mécanique, voire trop dénuée d’âme, rappelle-toi de toutes ces choses qui font qu’un morceau nous raconte par qui et comment il a été conçu : ses imperfections, ses imprécisions. Il existe des tonnes de moyens de les recréer, comme j’ai pu le citer plus haut.

Il ne faut pas avoir peur de recréer du chaos dans tout cet ordre : que ce soit en décalant des notes, en détériorant le son, ou en enregistrant un clip MIDI à la main en laissant volontairement les notes légèrement décalées par rapport à la grille.

Car pendant très longtemps, la grille n’existait pas. Et comme toujours, l’être humain marche par référence : pour aimer quelque chose, il a besoin de repères, d’être surpris par quelque chose qu’il connaît déjà, quelque chose qui semble émaner d’une émotion profonde, ou d’une illumination soudaine.

Son organique vs digital

Comment trouvez-vous cet article ?

Évaluation: Votre: | ø:
Publicité

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *