de  Théo Do Campo  |  Temps de lecture: 12 min
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Ah, le mastering! Cette science occulte dont seules les oreilles les plus affutées peuvent distinguer les subtilités. Cette discipline obscure, longtemps réservée à une élite, à laquelle tout le monde a désormais accès. Il y a peu encore, le mastering était un secret bien gardé dans certains studios spécialisés, entre les mains d’ingénieur·es son dont c’était précisément le métier. Aujourd’hui, on peut faire son mastering via une IA, par des plug-ins… On peut également le faire soi-même, à condition de savoir un peu ce qu’on fait… Ou pas.

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Le problème étant que le mastering est devenu tellement accessible qu’il est désormais un très bon prétexte pour procrastiner dans la production.

« On verra ça au mastering », cette phrase, je l’ai entendue maintes et maintes fois.

Cela traduit quelque chose d’assez paradoxal : bien qu’il soit devenu extrêmement accessible et peu onéreux, c’est à croire qu’il n’a jamais été aussi mal compris. Car non, le mastering n’est pas une étape censée sauver un morceau mal construit. Au contraire, il est là pour sublimer un travail présentant déjà une certaine qualité.

Ozone 12, plug-in de mastering

Belle interface, n’est-ce pas ? Pourtant, ça ne sauvera pas les meubles.

C’est quoi le mastering ?

Bon, déjà : et si on s’amusait à regarder la définition académique du mastering ?

Vous allez rire, il n’y en a pas. Il n’y a même pas de traduction française.

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Pratiquant moi-même cette discipline, je vais essayer de vous faire une définition potable : le mastering représente la dernière étape entre la production et la release. Elle sert à corriger les dernières erreurs éventuelles d’un morceau, mais aussi à faire quelques apports esthétiques qui auraient échappé à l’artiste, ou aux autres personnes ayant participé au projet. Enfin le mastering sert de manière purement technique à préparer le morceau pour les les différentes plateformes d’écoute : volume final, format, naming des fichiers, etc.

Dans certaines situations (de plus en plus rares, certes), il servira également à préparer la musique à être pressée sur CD ou sur vinyle. Historiquement, c’est même de là que vient une grande partie du métier : adapter un mix pour les contraintes physiques du support, notamment la gravure sur vinyle. Ou à passer en radio, où les standards de diffusion ont longtemps imposé des niveaux et des traitements spécifiques.

Le mastering peut aussi s’appliquer à d’autres domaines : podcast, cinéma… Finalement, à partir du moment où un audio a besoin de quelques ajustements techniques avant d’être révélé au grand jour, on peut l’envoyer en mastering. La seule constante étant que la personne responsable de cette tâche sera la dernière à manipuler le fichier audio.

On peut diviser en 2 grandes catégories les actions réalisées au mastering :

  • L’aspect technique : formater, adapter, normaliser.
  • L’aspect artistique : embellir, sublimer, réinterpréter légèrement.

L’aspect artistique sera souvent très léger, le but n’étant quasiment jamais de dénaturer l’œuvre de l’artiste. Au contraire, quelqu’un·e qui assure un service de mastering n’a aucun ego à y mettre, il ou elle est au service de la musique, rien de plus.

Bon, j’espère que c’est déjà un peu plus clair.

Sauf que si le mastering est aussi mal compris, c’est qu’il a beaucoup évolué avec l’informatisation de la musique et l’arrivée des DAW (Pro Tools dans les années 1990, puis Ableton, Logic, etc.). Au point qu’aujourd’hui, il est justement très compliqué de comprendre quel rôle il tient vraiment dans la chaîne de production : il peut se confondre avec les autres étapes, être réalisé pendant, avant (oui oui, avant !), après…

Pour comprendre comment on en est arrivé là, il va falloir faire un peu d’histoire.

Une console de mastering

C’est vrai que ça change d’Ozone.

Une brève histoire du mastering

Le mastering est né bien avant l’ère numérique: il répond avant toute chose à un besoin technique lié aux supports physiques.

Il apparaît en même temps que les vinyles. Pour que ceux-ci soient gravés, il faut gérer tout un tas de contraintes mécaniques de gravure : largeur des sillons, profondeur de coupe, aiguille qui saute, gestion des basses fréquences, durée maximale par face… Certes, on peut parfois toucher à la dynamique et à l’EQ, mais c’est uniquement pour rendre la gravure physiquement possible, et en aucun cas pour faire un apport artistique.

Cette tâche, extrêmement technique, devient progressivement un métier à part entière : l’ingénieur·e de mastering. Historiquement, ces personnes travaillaient sur des machines de gravure appelées lathes (tours de gravure), utilisées pour créer le disque maître à partir duquel seront pressés les vinyles.

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Bien mieux que l’ASMR.

À partir des années 60, l’ingénieur·e de mixage ne gère plus du tout cette partie, qui est réservée à des studios spécialisés dans la gravure et le mastering. Des lieux comme Sterling Sound ou The Mastering Lab vont peu à peu devenir des références dans l’industrie.

Au fur et à mesure que les outils vont se perfectionner, les ingénieur·es vont commencer à les utiliser de manière plus intentionnelle. Les possibilités offertes par les machines analogiques des années 70 — EQ passifs, compresseurs à lampes, limiteurs comme le Fairchild 670 ou le Pultec EQP-1A — les amènent à « colorer » les mixes pour leur apporter quelque chose de nouveau et les sublimer.

Oui, il s’est passé près de 40 ans avant que le mastering ne devienne autre chose qu’une étape purement technique.

Dès lors, l’ingénieur·e prend un rôle plus artistique dans la chaîne de production. On commence à comprendre qu’il ou elle est capable de faire bien plus qu’adapter la musique au support. Certain·es ingénieur·es deviennent même célèbres, comme Bob Ludwig, Doug Sax ou Bernie Grundman, dont le travail sur des albums majeurs a marqué l’histoire de la production musicale.

À partir de là, le mastering devient officiellement une étape hybride entre la technique et l’artistique, qui comporte les deux aspects que j’ai énoncés plus tôt.

Sauf qu’on ne peut pas parler de l’évolution du mastering sans parler de l’évolution des supports et de la musique elle-même, les deux étant forcément liés.

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Très complet, j’aurais pas fait mieux.

La voie vers la perfection: de l’analogique au numérique

Qu’est-ce qui caractérise la musique de l’époque pré-numérique ? Pour brasser large, des années 60 aux années 2000.

En un mot : l’imperfection.

Lorsque de vraies personnes chantent, jouent des instruments, tout est extrêmement organique : les frappes ne sont pas pile sur les temps, certaines notes sont jouées plus fortes que d’autres, le BPM s’étire et se contracte…

Cette imprécision est amplifiée par le matériel analogique de l’époque : consoles, bandes magnétiques, transformateurs, amplificateurs… Chaque petit composant électrique est capable de distordre légèrement le signal et d’en faire quelque chose de différent. La bande magnétique elle-même peut introduire saturation, compression naturelle et bruit de fond.

Pour bien se rendre compte: il arrivait parfois même à l’époque que la captation d’un morceau se fasse en enregistrant tout le groupe sur une seule et unique piste. C’était notamment le cas dans les années 50-60 avant la généralisation des enregistreurs multipistes inventés par Les Paul et perfectionnés par Ampex.

Donc comment dire qu’à l’époque, il fallait bien quelqu’un pour repasser derrière et nettoyer un peu tout ça.

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Bonne chance pour faire ça avec un DAW.

Mais petit à petit les choses vont évoluer: on va commencer à enregistrer les instruments un par un, puis on va les mixer indépendamment les uns des autres — une révolution permise par les magnétophones multipistes des années 60 et 70. Tout s’affine, on commence même à bricoler les bandes pour « copier-coller » certaines parties, une technique appelée tape editing, qui consistait littéralement à couper et recoller la bande magnétique.

Et puis, le numérique arriva.

Et alors à partir de là, tout devient incroyable : on peut dorénavant gérer le gain de n’importe quel clip audio, on peut piloter des synthétiseurs pour qu’ils jouent les notes sur les temps de manière exacte, on peut recommencer les enregistrements encore et encore, éditer, corriger, quantifier… L’apparition des DAW dans les années 1990 transforma complètement la production musicale.

La musique passe alors d’un chaos sonore relativement hétérogène à une machine extrêmement précise et contrôlable.

Aujourd’hui, on peut jouer un kick tout le long d’un morceau, sans qu’il ne se décale jamais du BPM, sans qu’il n’ait jamais un volume ou une enveloppe différente. Une chose totalement inimaginable il y a 50 ans, même avec le meilleur des batteurs derrière les fûts.

On quitte l’imperfection analogique pour une précision numérique quasi parfaite.

Tellement que maintenant la tendance est parfois au chemin inverse : on décale les notes MIDI, on rajoute de la distorsion, on détériore volontairement le son pour retrouver une forme d’imperfection, nos oreilles étant devenues trop habituées à la perfection numérique.

Mais alors, que devient le rôle de l’ingénieur·e de mastering, puisqu’il n’y a plus rien à corriger ?

Ce kick ne va pas bouger.

L’humain avant tout: la vraie plus value du mastering

Tu l’as sans doute compris, mais maintenant tu as tellement de contrôle sur ta production que le mastering peut presque devenir une étape facultative.

Tu peux peaufiner chaque piste au millimètre pour obtenir le résultat escompté, et simplement pousser le volume de ta piste master. Ça fera très bien l’affaire, et il m’arrive régulièrement de « finaliser » mes morceaux de la sorte. On peut le faire avec un clippeur, mais parfois (souvent) un simple gain staging sur le bus master suffit.

Et ce que l’ingé mastering aurait fait au global de manière imprécise, on peut le faire de manière beaucoup plus ciblée directement dans le mix.

Par exemple: plutôt que de rajouter de l’aigu au mastering, on peut simplement aller l’ajouter sur les pistes qui en ont vraiment besoin, vu qu’on a la possibilité de le faire. Autrement dit, corriger la source plutôt que traiter le résultat final, ce qui est généralement une approche plus propre en production audio.

Pour la partie technique, rien de plus simple, vu que les DAWs modernes gèrent directement l’export dans les formats de diffusion (WAV, AIFF, 16 ou 24 bits, différents taux d’échantillonnage). Qui a besoin d’un ingénieur pour sortir son morceau en 16 bits, franchement?

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J’avais fait cette vidéo il y a quelques mois, si vous avez besoin de vous rafraîchir la mémoire.

Alors pourquoi le mastering n’a pas disparu?

Et bien parce qu’aujourd’hui, à l’ère de l’IA et des plug-ins intelligents, où l’on délègue de plus en plus de décisions aux machines, quoi de plus important que de conserver un peu de contact humain?

Un mastering ce n’est pas qu’une étape technique, c’est aussi un échange et un regard extérieur.

C’est avant tout une paire d’oreilles supplémentaires que l’on ajoute dans l’équation.

Car parfois, plus que d’un correctif, on a besoin d’un retour sincère sur sa musique, fait par quelqu’un de compétent.

Pour se rassurer avant de la sortir, on a besoin de la faire passer dans les mains de quelqu’un qui s’y connaît, quelqu’un à qui l’on fait confiance.

De plus, là où les machines ont tendance — et c’est leur rôle — à tout normaliser et à faire des moyennes, l’interprétation artistique d’un ingénieur de mastering reste profondément humaine.

Ce qu’il ou elle va entendre de plus que l’artiste, en fonction des milliers d’heures de musique écoutées, des systèmes d’écoute utilisés et de son expérience, sera unique et propre à chaque prestataire.

Quand on fait de la musique, on s’écoute énormément, au point qu’il est parfois très difficile d’avoir du recul sur son propre travail.

Ce n’est pas une question de technique ou de compétence.

Moi qui fournis des services de mastering, et qui maîtrise plutôt bien ce domaine, je peux faire appel de temps à autre à un regard extérieur pour mes propres morceaux.

Car malgré toute mon expérience, je sais très bien que je n’ai pas le recul nécessaire pour tout entendre, et qu’il est toujours intéressant de voir l’apport que pourrait avoir quelqu’un qui n’est pas confronté à ma musique tous les jours.

Je fais souvent des analogies avec d’autres arts : ce n’est pas parce qu’un excellent peintre a presque fini un tableau qu’un autre artiste ne pourrait pas en proposer une lecture différente.

La voilà, la vraie plus value : dans un monde où l’on fait de plus en plus tout seul, rien de tel que remettre un peu d’humanité dans toute cette froideur technique, avec un peu de contact et d’échange. C’est toujours très appréciable.

Pour aller plus loin

FabFilter Pro-C 3: le test du meilleur compresseur plug-in du marché, tout simplement.
TEST d’iZotope Ozone 12 : L’outil de mastering ultime
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