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Tu bois du lait ? Tu connais probablement cette marque qui revendique d’assurer la meilleure rémunération possible aux agriculteurs/producteurs. Ce qui signifie que l’utilisateur final, le consommateur, paiera un prix d’usage qui, une fois tous les intermédiaires rémunérés, assurera une rémunération équitable au propriétaire des vaches laitières.

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Ce qui est stupéfiant dans cette proposition c’est qu’on puisse trouver exceptionnel et remarquable que la personne à l’initiative du produit, qui a acheté des vaches, qui les a élevées, nourries avec amour, qui leur a peut-être fait écouter de la musique, qui s’occupe de les traire et de commercialiser le lait, l’initiateur, donc le producteur soit correctement rémunéré pour ce qu’il fait.

Le Code

J’ai déjà eu l’occasion ici de définir la notion de producteur, dans notre secteur d’activité, au sens du Code de la propriété intellectuelle. J’y reviens un moment :

Commençons par l’article L213-1 du CPI : Le producteur de phonogrammes est la personne, physique ou morale, qui a l’initiative et la responsabilité de la première fixation d’une séquence de son.

C’est donc décorrélé de la question du financement.

Si tu es à l’origine d’un enregistrement, tu peux revendiquer d’être le producteur ou la productrice et faire ainsi valoir tous les droits qui sont attachés à cet état, les revenus issus de la commercialisation de l’enregistrement et ses droits voisins du droit d’auteur.

Ces droits voisins te permettent d’autoriser ou d’interdire l’utilisation et la reproduction directe ou indirecte de ton support d’enregistrement mais aussi de celui de contrôler toute utilisation, reproduction, mise à la disposition du public, qu’elle prenne la forme d’une vente, d’un échange ou d’un louage, ainsi que toute communication au public de l’œuvre, y compris la mise à la disposition à la demande sur les réseaux numériques. Bref, c’est toi le patron.

Mais la réalité opérationnelle est un peu différente, certes l’initiative prime, mais tu as évidemment un risque financier associé.

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D’abord tu as assumé·e l’achat des moyens techniques qui te permettent de faire l’enregistrement, et puis tu as aussi à prendre en charge le loyer, l’électricité, le café…toute une série de frais liés à ton activité. On peut chiffrer cet ensemble, c’est objectif.

Mais qu’en est-il du temps que tu y passes ? Si tu es rapide pour produire c’est probablement parce que tu le fais depuis longtemps, il faut valoriser cette expérience. Peut-être tu as mis deux heures pour faire un mix, mais en réalité c’est deux heures et … dix ans de pratique.

Le Dico

Je suis allé faire un petit tour dans le Larousse. On y trouve productrice et producteur comme adjectif, « Qui produit une richesse économique, fournit des produits industriels ou agricoles ou accroît la valeur de ces produits par la transformation, par opposition à consommateur ».

L’idée de l’opposition producteur/consommateur est intéressante, je vais m’en resservir.

Il y a dans le même ouvrage, le nom producteur/productrice qui est clairement associé aux activités culturelles : « Groupement, société ou individu qui finance ou organise et contrôle le montage financier d’un film, d’un spectacle » et « Personne qui conçoit une émission radiophonique et en dirige la réalisation ».

Et pour terminer il y a producteur, nom masculin exclusivement, c’est étrange, « Personne, pays, entreprise qui produit un bien économique » et « Homme qui produit les substances alimentaires qui lui sont nécessaires (ou les fait produire par un autre). La production, qui succède à la prédation, est le deuxième stade du développement économique des sociétés humaines ».

Dans ce contexte la production succède à la prédation, j’ai pourtant l’impression que c’est parfois l’inverse.

Le patron

Le patron est la personne qui donne la ligne directrice, prend les décisions, manage les équipes et doit réaliser les arbitrages. C’est ce que tu fais quand tu composes/produits/réalises un son.

Tu passes justement une très grande partie de ton temps à faire des arbitrages.

Pourquoi tel accord, telle mélodie, arrangement, plugin, niveau de mix et surtout la chose plus difficile à faire qui est de décider que le morceau est terminé, qu’il est prêt à être proposé au public.

Tu n’as peut-être pas conscience du niveau d’implication que tu mets dans ta création et dans sa réalisation.

Cela nécessite une bonne structuration d’esprit pour accepter de vivre dans une insécurité permanente. Cette insécurité tu la connais, elle est au départ sur la création : trouver les idées. Puis elle se décale, nous faisons un métier pour lequel nous ne sommes le plus souvent pas payés au départ pour le faire. Nous aurons une rémunération dont le montant inconnu pourra survenir à une date qu’on ignore.

Le producteur de lait ne connait pas toujours lui non plus le montant auquel son produit sera acheté, mais il sera payé voire indemnisé.

Sur le plan humain il y a beaucoup de partenaires avec lesquels il faut interagir. Les deux dirigeants partagent un défi de taille consistant à coordonner des profils très variés tout en respectant des contraintes temporelles strictes.

Le producteur laitier doit encadrer des salariés agricoles, et composer avec des intervenants externes réguliers (vétérinaires, techniciens d’élevage, contrôleurs laitiers). Son management est rythmé par la biologie car les vaches doivent être traites à heures fixes, 365 jours par an.

Le producteur de disque orchestre des artistes, des musiciens, des ingénieurs du son, des réalisateurs et des techniciens. Si sa contrainte n’est pas biologique, elle est créative et calendaire car il faut tenir les délais de rendu d’un album, la « deadline »,  tout en canalisant les egos et l’inspiration de l’équipe artistique.

Dans les deux cas, le patron doit faire preuve d’empathie tout en maintenant une discipline opérationnelle rigoureuse. Une erreur d’inattention au moment de la traite peut gâcher un réservoir entier ; un mauvais choix de mixage peut ruiner des semaines de travail en studio.


La non-improvisation administrative n’a pas sa place. L’essentiel de la charge mentale de ces deux chefs d’entreprise se joue souvent derrière un bureau. Pour les deux il est nécessaire d’observer un respect des normes et de la traçabilité, de maîtriser les sujet légaux et fiscaux et bien évidemment de mettre en place les mécanismes de financement indispensables au bon fonctionnement du modèle économique.

Mise en rayons

L’analogie peut se poursuivre entre toi, producteur de musique, et le producteur de lait. Il y a des éléments de comparaison des deux activités auxquels on ne pense pas nécessairement en première intention.

Il faut identifier le produit, lui donner un nom, brique de lait entier ou morceau rock alternatif chanté en français. J’ai déjà ici et ici eu l’occasion d’insister sur l’importance des données relatives à ton son, d’une part pour le rendre trouvable lors d’une recherche, je veux écouter « ½ litre de lait écrémé bio sans lactose », sera plus facile à trouver sur Spotify que je veux écouter « quelque chose qui se boit ».

Une bonne identification te permettra de percevoir les revenus associés aux écoutes. C’est fondamental, je dirais même vital.

Plus tu augmenteras la granularité dans la description de tes morceaux, leur éditorialisation, plus tu les rendras accessibles à la découverte.

Parfois c’est extrêmement difficile à faire et on peut vivre assez mal artistiquement l’idée de percevoir sa création comme standardisée.

Cela présente néanmoins quelques avantages.

Le fait qu’on puisse te trouver et/ou te découvrir est l’aspect le plus évident, mais aussi arriver à décrire sa musique avec des critères peut donner de nouvelles idées et renseigner sur la façon dont le public va percevoir ton morceau.

La perception de tes tracks par le public, ce qui va assurer leur succès, peut être très différente de ce que tu ressens comme créateur.

Alors vraiment, oui je te recommande chaudement de te livrer à l’exercice de la critérisation musicale. Des éléments objectifs, tempo, tonalité, structure, instrumentation, puis de genre de style plus ou moins affinés, et les critères de mood.

Ce qu’on appelle la Librairie musicale, Production Music en anglais, s’appuie totalement sur cette méthodologie pour proposer des morceaux lors des recherches faites par les utilisateurs professionnels de musique. J’y consacre un prochain article.

Il existe des solutions qui te proposent de te proposer ces critères sur ta musique ! C’est notamment l’une des fonctionnalités de BridgeAudio.

De mon côté j’ai mis des années à comprendre que ce que je disais de ma musique, « c’est original et très personnel », ne correspondait à… rien pour la personne à qui je donnais cette non-information, alors que si j’arrivais à lui fournir une référence, il n’était pas impossible qu’en retour il me soit dit que ce que je faisais était original et très personnel.

Mêmes combats

Il faut produire, régulièrement. De notre côté si un jour ça ne va pas du tout il est possible de s’accorder un peu de répit. Notre éleveur lui, doit traire tous les jours, c’est non-stop, mais il peut se faire remplacer ou aider.

Pour toi c’est plus dur.

Tous les deux nous ne connaissons pas nécessairement la valeur monétaire de nos productions, mais on en connaît le coût. On en a déjà parlé.

Nous sommes sensibles aux aléas techniques, un frigo qui lâche et la traite du jour est fichue, et un disque dur qui crashe est une catastrophe.

En théorie, moins il y a d’intermédiaires, plus le circuit est court, plus cela devrait nous donner un meilleur revenu. Mais ces intermédiaires dans la distribution sont indispensables pour toucher le plus grand nombre, tu vends des Cd en direct à la sortie de tes concerts c’est rentable, mais seul le streaming peut te donner une audience mondiale avec une rémunération qui est déceptive mais devient acceptable lorsque tu as compris le fonctionnement du système.

Ce qui va faire la différence c’est l’engagement du consommateur, enfin je veux dire le public. Il faut le choyer, essayer de le rendre « super fan », qu’il t’écoute et te fasse écouter à tous ses potes, c’est la « viralité » indispensable.

C’est un des changements de paradigmes majeurs lié à la « plateformisation » de la distribution musicale que tu dois ajouter à ton florilège d’activités visant à assurer ta promotion au travers du chaudron des médias sociaux aux nombreuses que tu exerces déjà.

La dernière analogie, qui va peut-être te faire sourire, sera relative à la transposition de la production musicale en « bio ». Dans un monde où le point d’entrée vers la distribution massive de ta création peut être lié à un buzz sur TikTok, il ne faut rien négliger, surtout si tu le fais sincèrement.

Nous sommes plongés en plein conflit d’usage entre transition numérique et transition écologique. L’ensemble de la diffusion est dématérialisé, via les plateformes, y compris la billetterie du spectacle vivant

Dans le périmètre du développement durable il existe trois concepts complémentaires : le reconditionnement (refurbished), le recyclage (recycling) et le surcyclage (upcycling). La traduction en création musicale de ce dernier serait la réutilisation de travaux préparatoires, de maquettes dans le but de créer une œuvre par exemple dans le cadre d’une commande de musique. Je trouve cette idée très proche des musiques d’applications de Pierre Henry. La déclinaison du recyclage consisterait en l’emploi d’une musique initialement prévue pour une autre utilisation. Le reconditionnement me fait penser quant à lui au remix.

On Line

La comparaison entre les patrons, celui qui produit le lait et celui qui produit la musique a ses limites.

Je ne sais pas si, technologiquement même avec une I. A. hyper balaise, il sera possible de s’abonner à une plateforme laitière et,  grâce à ta connexion fibre haut débit, récupérer un litre de lait en sortie de modem.

En revanche côté musique tu sais ce qu’il s’est passé rapport à la dématérialisation. Alors oui, le prix a baissé pour le consommateur.

Pour 10€ par mois il a accès à tout ou presque mais cette profusion de produits disponibles (j’utilise le mot « produit » juste pour la démonstration) a engendré une augmentation du nombre de producteurs et de titres disponibles, pas du montant global des transactions.

Seules les grandes entreprises possédant des catalogues conséquents semblent avoir profiter de cela.

En 2025, nous avons retrouvé le chiffre d’affaires de l’industrie du disque d’avant la « crise » des années 2000 comme l’indique le rapport du Syndicat national de l’édition phonographique, Snep.

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Plus d’informations

C’est un constat de changement de modèle et non une comparaison puisque nous sommes passés d’un acte d’achat d’un objet, le CD, à la location d’un service, le streaming.

Et ne pas oublier que les 10€ par mois, c’est tous les mois, je te laisse faire le calcul du coût de 10 ans d’abonnement à ta plateforme préférée.

Le changement vers la dématérialisation n’est pas terminé.

Par exemple partir de 2028, il n’y aura plus de support pour ta Playstation.

https://blog.fr.playstation.com/2026/07/01/la-production-de-disques-physiques-se-termine-en-janvier-2028-pour-les-nouveaux-jeux-prevus-sur-consoles-playstation

C’est bien évidemment une mesure mise en place pour l’intérêt du consommateur n’en doutons pas. Cela devrait surtout être une opération financière intéressante pour Sony sauf à ce que soit répercuté sur le prix de vente des consoles l’économie réalisée par la fin des coût de fabrication, de distribution etc… C’est toujours chouette de croire au Père Noël.

Ça va faire de la place à la FNAC, pour agrandir le rayon des aspirateurs. Les détaillants spécialisés vont avoir du mal à ne vendre que des consoles et pas de jeux, il faudra repenser le modèle, en faire des lieux d’essai ?

Et justement, comment avoir accès à un titre ancien ? Ce sera une prime à la nouveauté dont le rythme de sortie devra s’accélérer ? Bref, ça va bouger.

Pour finir

Qu’il veille au bien-être de son troupeau ou à la qualité sonore de ses morceaux, les patrons producteurs sont avant tout des gestionnaires de risques.

Tous deux doivent jongler entre la rigueur administrative, la conformité légale et le management d’équipes exigeantes pour transformer une passion brute en une entreprise pérenne.

Ce sont des éléments indispensables que tu dois prendre en compte.

J’imagine que ce qui te motive est avant tout de faire de la musique. En faire un métier implique de très nombreuses tâches avec des nouvelles compétences à développer. Tu vas devoir ajuster le curseur de ton temps entre ta création et son indispensable diffusion.

Ce que je te souhaite c’est que devoir tout faire seul ne dure qu’un temps. Dès que le succès pointera le bout de son museau, l’indépendance financière qu’il va créer te permettra de déléguer beaucoup de tâches et de t’entourer, de faire grandir le cheptel.

Cela peut arriver, c’est la magie de nos métiers.

Sois le patron de tes productions

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