de  Théo Do Campo  |  Temps de lecture: 10 min
Publicité

Sommaire

Publicité

L’âge d’or de la musique connectée

Nous sommes au XXIᵉ siècle. Internet a transformé la civilisation depuis déjà plus de deux décennies. Tout le monde est connecté, la connaissance n’a jamais été aussi accessible. Tu peux discuter en temps réel avec une personne à l’autre bout du monde, voir son visage en HD, écouter de la musique et regarder un match de foot en même temps.

Pour nous, les musicien·ne·s, jusqu’ici ça s’est globalement bien passé : il n’a jamais été aussi simple de créer notre musique, de la partager en ligne, d’être écouté·e, de créer des connexions et d’aller jouer partout dans notre pays, voire dans le monde dès lors que l’on rencontre un peu de succès.

En tant que consommateur·rice, c’est également un pur plaisir : on n’a même plus le temps de tout écouter, tellement la musique est accessible. Personnellement, je me souviens encore du temps où, pour écouter un disque, il fallait l’acheter. À l’époque, j’arpentais les médiathèques et les FNAC pour trouver les albums manquants à ma discographie de The Offspring. Certes, cette chasse au trésor avait quelque chose de très appréciable, mais je suis aussi aujourd’hui très content de pouvoir découvrir des artistes venant des quatre coins du monde, dont je n’aurais probablement jamais eu l’occasion d’entendre parler il y a vingt ans. Aujourd’hui, j’ai même la liberté de m’en inspirer, ce qui est un luxe pour tout·e artiste qui se respecte.

De disques de musique dans un magasin
La chasse au trésor pouvait parfois s’éterniser.

Un invité imprévu

Mais cette promenade de santé allait vite être interrompue par un invité fort imprévu, encore inconnu au bataillon il y a quelques années : l’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle est une révolution au moins aussi importante qu’internet : elle me permet d’analyser des données, de choisir dans quel restaurant je vais manger ce soir, ou encore de savoir où était Kobe Bryant le 17 juillet 1999. Mais ce que je n’avais pas prévu, c’était qu’on m’annonce qu’elle allait me remplacer.

Publicité

Toi aussi, tu as peut-être entendu cela. Tu l’entends peut-être encore, et tout autour de toi te laisse penser que c’est inévitable. C’est sans doute ce que l’on pense lorsqu’on ne connaît pas ou mal l’IA, car comme toute technologie, elle fait peur : l’être humain a horreur du changement. Il paraît que le principal enjeu pour un·e commercial·e de la tech est de rendre son produit moins effrayant pour qu’il soit adopté : c’est pour ça qu’Apple a vendu des millions d’iPhones, tout mignons avec leurs jolis bords arrondis.

Or les représentations que l’on se fait de l’IA jusqu’ici n’ont rien de mignon ni d’attirant : que ce soit HAL-9000 dans 2001, l’Odyssée de l’espace, Ash dans Alien, ou les robots dans Terminator… Dans l’imaginaire collectif, l’IA est là pour nous détruire et conquérir le monde.

Donc forcément, quand elle commence à mettre son nez dans notre musique, on est un peu inquiet·e. On s’imagine qu’elle va commencer par réaliser notre mastering (elle le fait déjà… pas très bien), notre mixage, puis qu’elle va composer à notre place… Puis, au bout d’un moment, pourquoi pas, nous remplacer en live et sur nos réseaux sociaux… Jusqu’à ce que l’on devienne inutile, finalement. Et que l’on disparaisse.

Mais l’utilisateur·rice aguerri·e de l’IA le sait : dans de nombreux domaines, elle nous assiste, peut nous suppléer, mais atteint notre niveau que très rarement. De plus en plus, on parvient à reconnaître sa “patte”. Aujourd’hui, presque tout le monde est capable de repérer une image ou une vidéo faite par IA, et régulièrement, on préfère avoir affaire à un travail humain. On touche à quelque chose. Et puis après tout, si l’IA n’est pas à notre niveau, comment pourrait-elle nous remplacer ?

C’était vrai. Ça l’est toujours dans une certaine mesure. Mais plus le temps passe, et plus l’IA nous rattrape. Des logiciels comme Suno sont de plus en plus impressionnants, et leur travail surpasse fréquemment celui des amateur·rice·s. Il devient difficile de distinguer le vrai du faux, si on peut encore parler de “faux” à cette heure-ci.

Hal-9000, une première représentation de l'IA au cinéma

Méchante, très méchante IA !

La musique à 2000 euros

Et pourtant, nous ne devrions toujours pas nous inquiéter.

Pourquoi ?

Pour répondre à cette question, il va falloir parler un peu de psychologie et de marketing.

Selon toi, qu’est-ce qui fait la différence entre une bouteille de vin à 20 € et une bouteille de vin à 2000 € ? Vraisemblablement, une simple différence de goût ne suffit pas à justifier un tel écart de prix. Pourtant il existe bel et bien, car lorsque l’on achète une bouteille de vin, on n’achète pas seulement le liquide : on achète aussi l’histoire qui va avec, le prestige du producteur ou de la productrice, son terroir, les années d’efforts pour cultiver sa vigne, la terre dans laquelle elle pousse…

Si l’on ignore totalement toutes ces choses, on passe complètement à côté de la raison de la valeur de cette bouteille. Or si le ou la bon·ne sommelier·e, voire le ou la producteur·rice, vient nous déclamer tout cela avec énergie et passion, il ou elle va quasiment nous faire oublier son prix.

C’est pour cette raison qu’il est facile d’aller au restaurant et de dépenser des fortunes sans même s’en rendre compte, et sans avoir l’impression de s’être fait vider les poches après. Qui ne s’est jamais pris pour Crésus au restaurant alors que son compte en banque était dans le rouge ? Personnellement, je plaide coupable.

Le phénomène décrit à travers cette bouteille de vin un peu trop chère, c’est la différence entre la valeur réelle et la valeur perçue. Et crois-le ou non, ce phénomène ne touche pas que le vin. Il touche aussi l’art, y compris la musique.

Quelle est ta réaction lorsque tu vois un artwork ou un clip musical réalisé par IA ? Eh bien, figure-toi qu’il aura beau être magnifique, tu auras toujours tendance à le dévaluer. Ce n’est pas lié à sa qualité intrinsèque, mais bien à l’histoire qu’il raconte : il est dépossédé d’âme. Personne n’a souffert, personne ne s’est creusé·e la tête pour lui donner vie. On pourrait même dire que, littéralement, personne ne lui a donné vie, et qu’il en est donc dépourvu.

Et c’est pour cela que, même si l’IA atteint notre niveau, il ne faut pas s’inquiéter. Pour deux musiques ayant la même qualité, la valeur perçue sera totalement différente : la musique humaine aura tendance à nous faire ressentir des émotions, tandis que la musique artificielle nous laissera plus facilement dans l’indifférence.

Vous êtes actuellement en train de consulter le contenu d’un espace réservé de YouTube. Pour accéder au contenu réel, cliquez sur le bouton ci-dessous. Veuillez noter que ce faisant, des données seront partagées avec des providers tiers.

Plus d’informations

Peu importe leur niveau de compétence, les gens se plantent toujours quand il faut trouver le prix du vin.

Les robots et la loi du marché

Car au-delà des questions éthiques que pose l’IA, elle est incapable de remplacer un parcours du combattant, une histoire tragique ou une victoire inattendue. C’est pour cette même raison qu’on ne regarderait pas de foot ou de basket si les sportif·ve·s étaient remplacé·e·s par des robots : le niveau serait sans doute absolument stratosphérique, et pourtant cela n’intéresserait que quelques passionné·e·s, quelques curieux·ses, sans doute adeptes de la discipline.

Un exemple bien tangible : les parties d’échecs d’ordinateurs. Elles existent par milliers. Elles sont d’un niveau que l’être humain n’atteindra jamais. Et pourtant, quasiment personne ne les regarde. Ceux et celles qui les regardent sont eux·elles-mêmes joueur·se·s d’échecs, souvent plus intrigué·e·s par la science pure et dure du jeu qu’attiré·e·s par l’espoir d’en tirer une quelconque émotion. Car si les Coupes du monde font pleurer des pays entiers, les parties d’échecs d’ordinateurs, elles, ne font pleurer personne.

C’est pour cette raison précise qu’une IA ne pourra jamais faire ressentir autant d’émotion qu’un 50 Cent passé par les gangs de New York, qu’une Miley Cyrus s’étant affranchie de l’image enfantine de Disney, ou qu’un Nergal ayant survécu à une leucémie avant de sortir l’album de sa vie. Et ce même si elle produit une musique plus complexe et plus aboutie techniquement.

Cette image de l’artiste, aujourd’hui très médiatisée, est une des principales raisons pour lesquelles la musique est consommée aujourd’hui. Tout le monde le sait : les labels, les plateformes, les artistes eux·elles-mêmes. Ce paramètre, en dehors de toute revendication éthique ou morale, rend tout investissement dans un·e artiste-IA totalement dénué de logique et de rationalité.

Au même titre que personne n’a envie de payer pour voir l’hologramme de Michael Jackson chanter, personne n’ira voir une IA en concert ; sauf peut-être avec la curiosité du joueur ou de la joueuse d’échecs qui va regarder la dernière partie de Stockfish.

Il est même fort possible que la revendication morale en faveur des artistes humains devienne un solide argument marketing. C’est par exemple le choix qu’a fait récemment Bandcamp en interdisant purement et simplement l’IA sur sa plateforme. Sans remettre en question les valeurs de Bandcamp, qui a dans l’ensemble toujours soutenu l’indépendance des artistes, c’est une prise de position qui va leur permettre de se différencier et d’améliorer leur image.

À l’inverse, tout envahissement d’une plateforme de streaming par de la “fausse musique” constitue en soi un bad buzz : toute nouvelle de ce type peut potentiellement pousser des utilisateur·rice·s à quitter une plateforme pour une autre, signifiant purement et simplement une diminution du chiffre d’affaires pour celle-ci.

Une musique générée par IA

Beurk.

Un avenir incarné

L’IA va bel et bien envahir nos DAWs, nos instruments et nos plug-ins, pour le meilleur comme pour le pire. On peut envisager cette collaboration comme un futur très morne ou comme un avenir radieux : cela reste entre nos mains.

Cependant, elle ne sera jamais capable de raconter et d’incarner comme l’artiste le fait, de devenir une idole, poursuivie par la presse people et les paparazzis, épiée par ses fans à la sortie des concerts et sur les réseaux sociaux.

Plutôt que de t’inquiéter de ses mauvaises intentions, apprends plutôt à l’apprivoiser et à en tirer avantage, comme on a pu le faire avec l’électricité, la voiture ou internet. Conserve et revendique ta zone de génie, celle où tu apportes une réelle plus-value. Sois animé·e, incarne tes revendications profondes, car sur ce domaine précis, qui est en réalité tout, tu es absolument irremplaçable par tout ce qui ne serait pas de nature organique.

Vous êtes actuellement en train de consulter le contenu d’un espace réservé de YouTube. Pour accéder au contenu réel, cliquez sur le bouton ci-dessous. Veuillez noter que ce faisant, des données seront partagées avec des providers tiers.

Plus d’informations

C’est un sujet qui me passionne, je me suis donc pas mal exprimé dessus, y compris dans cette vidéo.

D’autres sujets pour t’améliorer et te rendre irremplaçable :

Labels ou auto-édition : Quel est le meilleur choix pour diffuser ta musique ?
31% des nouveaux et nouvelles DJ envisagent d’abandonner leur carrière
Tes auditeurs·rices sont moins intelligent·es que tu ne le penses

Comment trouvez-vous cet article ?

Évaluation: Votre: | ø:
Publicité

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *