Basses de légende : Fender Jazz Bass
Pour l’amour de la quatre cordes !
Après nous être intéressé·es de très près à l’histoire et au processus de création de la Precision Bass, il est grand temps de nous pencher sur la genèse de la seconde reine de toutes les basses électriques : la légendaire Fender Jazz Bass. C’est parti !

Sommaire
Introduction

Contrairement aux nombreux instruments phares de la marque qui ont vu le jour dans les années 50, la Jazz Bass n’est pas née d’une idée originale de Léo Fender, mais bel et bien d’une inspiration marketing de son compère et directeur commercial Don Randall, qui souhaitait étoffer le catalogue de la firme de Fullerton afin de convaincre de nouveaux·elles musiciennes de s’équiper en matériel électrique, dans le but de gagner de nouvelles parts de marché face à ses concurrents les plus féroces. Or, à l’origine, Léo Fender n’était pas vraiment emballé par ce projet. Et pour cause, on se rappelle bien de l’accueil glacial qui fut réservé à la Precision Bass lors de sa présentation au grand public, notamment le dédain exprimé par les contrebassistes professionnel·les de l’époque qui la considéraient alors comme un simple gadget, à la fois mal conçu et très vulgaire.

Ainsi, on comprend aisément ce qui se passait dans la tête de Léo à cette période : après tout, pourquoi se donner la peine d’imaginer et de fabriquer un second modèle de basse électrique si le premier, sorti neuf ans plus tôt, ne se vendait toujours pas aussi bien qu’il l’espérait ? Néanmoins, comme à son habitude, le bonhomme laissa l’idée murir pendant quelques semaines et, dès 1960, il se fixa pour objectif de fabriquer un nouvel instrument qui gagnerait les cœurs musicien·nes les plus difficiles à convaincre de tous·tes : les bassistes et contrebassistes de Jazz.
La conquête du Jazz

Ainsi, pour démarrer le processus de conception de ce nouvel instrument, fort de ses expériences passées, Fender décida d’adopter un cahier des charges bien différent de celui qu’il avait mis en place lors de la création de la Precision Bass : un nouveau projet qui serait dominé par l’élégance et la sophistication plutôt que par la facilité et la rapidité de production, démarré sous l’appellation temporaire Deluxe Model, puis très rapidement modifié au profit du nom Jazz Bass. Donc, contrairement à la Precision Bass qui reprenait, du moins dans les grandes lignes, les concepts de lutherie éprouvés lors du développement de l’Esquire, de la Telecaster, puis de la Stratocaster, l’équipe Fender prit le parti de s’inspirer d’une autre référence plus discrète, présente à son catalogue depuis deux ans déjà, la fameuse guitare Jazzmaster sortie en 1958.

C’est comme cela que les luthiers de la marque commencèrent par se réapproprier le corps de forme asymétrique de la Jazzmaster, déjà breveté sous l’appellation anglophone « Patented Offset Waist ». Pour la petite histoire, on pourrait s’amuser à traduire cette expression de la manière suivante : « Offset Waist » signifie littéralement « taille décalée », et vient tout simplement signifier le fait que les deux chanfreins situés sur les côtés du corps de l’instrument ne sont pas alignés de manière symétrique. En effet, la partie inférieure de l’instrument est légèrement décalée vers l’arrière, créant ainsi une subtile inclinaison qui permet à la fois à la basse de reposer encore plus naturellement sur la cuisse, tout en offrant un équilibre optimal pour celles et ceux qui jouent en position assise, qui, rappelons-le, était la posture de jeu privilégiée par les musicien·nes de jazz de l’époque.
Une lutherie innovante

Mais ce n’est pas tout, contrairement aux premiers instruments de la marque (comme l’Esquire ou la Telecaster), les chanfreins de la Jazz Bass ne sont pas de simples découpes de bois plat à bords francs, mais bien plutôt des découpes sophistiquées et finement biseautées. À l’avant, d’une part, pour améliorer le confort du bras et de la main qui jouent les cordes, mais aussi à l’arrière, d’autre part, afin d’améliorer la tenue de la partie de l’instrument qui épouse le contour du ventre des musicien·nes. D’ailleurs, cette fois-ci, c’est sans aucun doute un élément de lutherie directement hérité du corps « Original Contour Body » de la mythique Stratocaster. En résumé, voici donc les raisons pour lesquelles on retrouve les célèbres décalcomanies « Offset Contour Body » sur les premiers modèles de Jazz Bass des années 60, qui nous rappellent sans cesse que Fender a fusionné les courbes ergonomiques de ces deux guitares de légende pour créer cette nouvelle basse électrique.

Pour entrer encore un peu plus loin dans les détails concernant les choix de lutherie qui caractérisent la Jazz Bass, et qui la différencient de la Precision Bass, il est important de noter que Fender a choisi cette fois-ci d’utiliser un manche de profil « C » extrêmement fin au niveau du sillet, mais qui s’élargit progressivement à mesure que l’on remonte dans les aigus, afin de faciliter la prise en main de la basse électrique pour les contrebassistes traditionnel·les. Ce choix pourrait paraître évident aujourd’hui, mais à cette période, dans le milieu des musicien·nes professionnel·les, ce fut une véritable révolution. Et ce n’est pas tout, à cela s’ajoutent un diapason standard de 34 pouces et une touche en palissandre brésilien ornée de vingt frettes très fines de type « Vintage Wire », qui procuraient des sensations assez proches d’un instrument « fretless ».
Une configuration électronique inédite

Derrière le pickguard en imitation écaille de tortue, les ingénieur·es californien·nes de Fender firent le choix de proposer un circuit très innovant. D’abord, la bête était configurée avec deux micros à simple bobinage, munis d’aimants en alliage AlNiCo V. Or, le micro manche et le micro chevalet étaient bobinés en sens inverse et possédaient des polarités magnétiques opposées. Ainsi, utilisés ensemble à volume égal, ils produisaient un résultat très similaire à celui d’un humbucker (micro à double bobinage) et annulaient les bruits résiduels et autres souffles indésirables. C’est le fameux concept électronique RWRP que nous avons déjà étudié ensemble lors de nos articles précédents (« Reverse Wound, Reverse Polarity »).

En termes de contrôles, chaque micro était relié à un double potentiomètre concentrique CTS (équivalent de deux potentiomètres superposés l’un sur l’autre) qui offrait à la fois un réglage de volume et un réglage de tonalité, totalement indépendants. En résumé, une belle prouesse technique pour un instrument à destination du grand public, surtout à cette époque ! Malheureusement, cette configuration particulière s’est très rapidement avérée beaucoup, beaucoup trop coûteuse à produire. Sans parler du fait que de nombreux·ses artistes se plaignaient du manque d’ergonomie des doubles potentiomètres, notamment sur scène, car une rotation volontaire du potentiomètre de volume entraînait parfois une rotation involontaire du potentiomètre de tonalité, et vice versa. C’est pourquoi, un peu plus tard, dès le mois d’août 1961, Fender se ravisa et opta pour un système plus classique doté de trois potentiomètres simples : un réglage de volume pour le micro manche, un réglage de volume pour le micro chevalet, et enfin, un réglage de tonalité générale.
Succès progressif et clap de fin

Dès son lancement, et avec son positionnement premium, la Jazz Bass fut proposée à un prix constructeur annoncé de 279 $, soit l’équivalent d’environ 2 700 € aujourd’hui (contre seulement 229 $ pour la Precision Bass, soit l’équivalent d’environ 2 500 € de nos jours). Mais malgré toute la bonne volonté que Fender avait déployée pour séduire les contrebassistes de Jazz, la plupart d’entre eux·elles ne sautèrent pas le pas de l’électrique et restèrent agrippé·es à leur instrument acoustique. Cependant, exactement comme ce fut le cas pour la Precision Bass, les ventes commencèrent à s’envoler avec l’explosion de la musique amplifiée qui se produisit à partir de 1962.

Des musicien·nes de studio en pleine ascension, tel·les que Joe Osborn (The Wrecking Crew) ou bien encore Duck Dunn (Booker T. & the M.G.’s) ont largement contribué à faire connaître la dernière quatre cordes officielle de Fender, et ce, quelques années, voire quelques mois à peine avant son calamiteux rachat par la firme CBS en janvier 1965. D’ailleurs, à cette date charnière, la Jazz Bass s’était déjà imposée comme le deuxième modèle de basse électrique le plus vendu au monde, juste derrière sa grande sœur, l’inénarrable Precision Bass. Et pour l’anecdote, à l’heure actuelle, les exemplaires pré-CBS équipés des fameux doubles potentiomètres concentriques CTS sont sans aucun doute possible les instruments vintage les plus chers du monde sur le marché des collectionneur·euses.
Conclusion
Nous espérons que cet article t’a plu et qu’il t’a permis d’en apprendre un peu plus sur l’histoire et les spécificités de la Fender Jazz Bass. Pour aller encore un peu plus loin, dès la semaine prochaine, nous te proposerons notre sélection des meilleures basses électriques de type J disponibles en ce moment sur le marché, afin de t’aider à t’équiper de la plus belle des manières.
D’ici là, n’hésite pas à lire ou à relire nos articles précédents consacrés à la basse :
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La suite au prochain épisode !
