Tu ne te compares pas assez
On nous répète qu'il ne faut pas se comparer. En musique, c'est exactement le contraire qu'il faut faire.

On nous répète souvent que dans la vie, il ne faut pas se comparer aux autres. Lorsque tu te compares, c’est difficile, tu te retrouves face à tes défauts, à tes erreurs. Ça peut rendre jaloux·se, envieux·se, ou encore créer de la culpabilité. Alors que parfois ces comparaisons sont totalement impertinentes, car la vie amène les gens dans des directions différentes. D’autant plus que parfois on se sent inférieur·e, non pas parce qu’on l’est, mais parce qu’on n’arrive pas à prendre conscience de la valeur de notre vécu.
Ce n’est pas un article de développement personnel. Je fais cette petite introduction un peu pompeuse pour au final te dire que se comparer, c’est peut-être une meilleure idée que ce que l’on pourrait croire. Mais j’y reviens juste après.
Je suis moi-même un électron libre. J’ai toujours vécu comme je l’entendais sans me soucier de ce que pensaient les autres, et je suis très heureux de ce qui m’a été rendu par la vie : vu que je m’écoute et que je n’agis que selon ma propre volonté, ma vie est profondément alignée avec mon être intérieur.
Pourtant quand il s’agit de musique, je compare tout, tout le temps. Pourquoi ? De mes mixs ou de ceux que je réalise pour les autres, aux habitudes de composition, ou encore à la stratégie de contenu. Je compare tout, absolument tout. Plus que comparer, je référence.
Sommaire
Pourquoi se comparer ? Le cerveau marche par référence
On ne consomme plus la musique comme dans les années 80 : à l’époque on écoutait des albums entiers (avec des standards de qualité technique bien plus bas qu’aujourd’hui, par ailleurs). Et même dans les années 2000, je me rappelle que je ne changeais pas le CD de mon Walkman à chaque morceau. Je n’avais pas non plus beaucoup de CD ; raison pour laquelle j’ai dû écouter environ 1576 fois Smash de The Offspring.
Ne me demandez pas laquelle je préfère dans l’album, c’est un no skip.
Aujourd’hui on a tendance à écouter les morceaux dans des playlists, et donc à changer d’univers musical toutes les 3-4 minutes. Forcément, le cerveau va s’amuser à comparer les différents artistes de la playlist, de manière totalement inconsciente.
D’ailleurs je ne parle pas que de l’écoute personnelle : ce constat vaut dans énormément de situations. Que tu sois dans un restaurant avec une musique de fond, ou dans un club en train d’écouter un DJ set, tu vas régulièrement passer d’un·e artiste à un·e autre sans t’en rendre compte.
Il est bon ici de rappeler que ce qui fait qu’on apprécie la musique, c’est les références : le cerveau va se rattacher à quelque chose qu’il reconnaît (la suite d’accords de ce morceau de house me rappelle les suites d’accords de Smash que j’ai écouté 1576 fois), tout en appréciant de se faire surprendre par un peu de nouveauté. C’est souvent cet équilibre — ce qui est prédictible vs ce qui ne l’est pas — qui fait que l’on apprécie un morceau. Ton objectif en tant que musicien·ne est de tâtonner jusqu’à trouver cette balance parfaite.
J’adore The Weeknd car c’est l’exemple parfait de ce dont je parle : un côté très pop avec des structures simples, mais des idées sonores parfois extrêmement complexes et inattendues.
Bon, grossissons le trait : j’écoute une playlist de musique très loud, disons de la drum’n’bass. Les tracks ultra smashées à -2 LUFS, dont la waveform est comparable à d’énormes saucisses de Toulouse, s’enchaînent. Puis d’un coup, se glisse dans cette playlist un morceau ultra dynamique, presque à peine masterisé, avec peu d’aliasing, peu de saturation.
Soudainement, mon cerveau se dit : « Tiens, c’est bizarre. »
Voilà pourquoi il faut se comparer. On ne veut pas être l’auteur·ice du morceau bizarre. Le morceau surprenant, audacieux, oui. Bizarre non.
Et il n’y a pas de secret : pour ne pas sonner « bizarre », il faut s’approcher des références de notre style de musique. Pour la partie technique, on peut établir ces points de référence selon 3 grandes catégories selon moi : l’équilibre tonal, l’image stéréo et la dynamique. Et c’est assez simple à analyser, en vérité.
Vraiment, c’est pas compliqué.
L’équilibre tonal : « les » volumes règlent 80 % des problèmes
Pour ce qui est de l’équilibre tonal, des outils comme iZotope Tonal Balance Control ou ADPTR Audio Metric AB permettent de comparer facilement son équilibre tonal à celui d’une référence : a-t-on trop de graves, trop d’aigus ?
Petit conseil là-dessus : ne règle pas tout à coup d’EQ abusif. Généralement, une mauvaise balance tonale se traduit plutôt par des problèmes de niveaux. Si un morceau manque d’aigus, il faudra souvent monter les éléments qui en ont (cymbales, certains synthés…). S’il manque de graves, il faudra peut-être monter la sub ou la basse selon le style de musique.
Je dis souvent que l’ajustement des volumes des pistes individuelles règle 80 % des problèmes, et c’est particulièrement vrai ici.

Il est sans doute temps de monter cette piste de sub !
L’image stéréo : large ne veut pas dire mieux
L’image stéréo se regarde facilement aussi. La perception de la largeur est quelque chose de très instinctif : même quelqu’un qui n’y connaît rien en musique, bien qu’iel sera incapable de mettre des mots dessus, peut détecter une différence d’image stéréo. J’en avais parlé dans un article précédent : c’est biologique.
Avec n’importe quel outil d’analyse stéréo tu peux voir facilement quelle partie du spectre est trop, ou pas assez large. Tu peux ensuite aller travailler dessus pour ajuster.
Exemple : les low mids sont trop étroits ? Eh bien tu manques sans doute d’un synthé plus large dans cette zone. Trouve celui qui joue dedans, étends son voicing, ajoute des delays, du phaser, ou n’importe quel autre effet asymétrique.

Faut peut-être élargir là.
Attention cependant à ne pas tout rendre trop large : on parle toujours d’équilibre ici. C’est important d’avoir des éléments mono dans toutes les zones du spectre, c’est ce qui permet d’asseoir sa musique sur des fondations solides.
La dynamique : l’erreur que je vois tout le temps
Pour ce qui est de la dynamique, je vais parler d’une erreur que je vois souvent (qui vient d’ailleurs du fait que les gens ne se comparent pas assez).
Une personne va me faire écouter un morceau, me dire : « Je ne comprends pas, ça paraît tout petit et tout plat par rapport à ce que j’écoute. » On met le morceau dans une DAW, on importe une référence en dessous, qu’est-ce qui est tout de suite visible ? La waveform est toute calme, dynamique, peu clippée. Celle de la référence est totalement écrasée, pleine de clipping.

Au dessus, mon client. En dessous, Mefjus et Noisia. C’est visible, non ?
C’est souvent à ce moment-là que j’explique à la personne : « C’est simple, il faut faire pareil. » C’est généralement aussi facile que ça.
Quand on référence son travail, on arrive beaucoup mieux à diagnostiquer ses problèmes. Cette petite histoire résout aussi ces questions sur la peur de la saturation : si Skrillex sature allégrement son master et fait exploser sereinement mon analyseur de loudness, pourquoi est-ce que tu n’aurais pas le droit de le faire ? Ou même encore, pourquoi est-ce que tu ne le ferais pas ?
C’est si bon quand c’est loud.
Et la créativité dans tout ça ?
Eh bien c’est justement parce que l’on a toute cette partie technique qui est plus ou moins aux normes qu’on a la liberté d’agir sur d’autres aspects.
Parce que le morceau a le bon équilibre tonal, on peut s’autoriser une petite sortie de piste mélodique hors de la gamme. Parce que le morceau a une bonne image stéréo, on peut jouer ce synthétiseur aux sonorités uniques qui saura surprendre l’auditeur·ice. Parce que le morceau a le bon loudness, on peut s’amuser avec la structure et l’arrangement.
Bizarrement, c’est le fait de se restreindre qui donne la liberté d’agir autrement.
Je m’étais amusé à faire un morceau sans rien entendre. La contrainte force la recherche de solutions, et c’est toujours très intéressant !
Pour traduire cela : il n’y a rien à gagner à faire un mix avec une image stéréo différente, il n’y a aucune véritable zone de génie dans tout ça. Le génie est dans les idées musicales. Pas dans la technique. La technique ne sert qu’à mettre en perspective les idées.
À mes yeux, et c’est bien évidemment une opinion, il est inutile d’aller chercher de la créativité sur la balance tonale ou l’image stéréo. Le loudness peut porter une certaine esthétique, mais cela reste assez limité.

Waow, quelle prise de risque dans cette balance tonale ! Non, je rigole.
Conclusion
Alors n’ayons pas peur de la comparaison. Elle n’a pas à être douloureuse ou à détruire notre ego. Elle sert simplement à retrouver son chemin lorsque l’on est un peu perdu·e.
Elle permet aussi de comprendre, par l’analyse, comment certaines choses sont faites. Pour ma part, lorsque je veux analyser techniquement un morceau qui me plaît, j’allume tous mes plug-ins d’analyse et je m’amuse à n’écouter que certaines zones du spectre, que le mid, que les sides… Et en plus d’être souvent très intéressant, ça me donne des idées pour les projets sur lesquels je travaille.
Comme je l’ai dit en introduction, il y a bien d’autres aspects dans la musique sur lesquels on peut se comparer : choix de carrière, stratégie de contenu… Tout ça est très dense et pourra faire l’objet d’autres articles.
D’ici là, je t’invite à prendre ton morceau préféré, à le glisser dans la DAW de ton choix, et à l’analyser sous tous ses angles, afin de comprendre ce qui fonctionne tant. Quand tu auras trouvé, essaye de faire pareil. Tout simplement.
