Quel futur pour le MPE, la technologie qui révolutionne les synthés?
Le MPE, là pour rester ou pas?
Dans un article précédent, j’expliquais ce qu’était le MPE (Midi Polyphonic Expression) et comment cette technologie avait révolutionné ma manière de composer mais aussi de jouer du piano et des synthés… qui n’étaient pas forcément équipés de cette technologie.
Le MPE a réellement les moyens de changer la face de la musique moderne… à condition que cette technologie n’oublie pas les besoins pratiques des musicien·nes. Voici mon opinion sans filtre quant à ce qu’il manque réellement au MPE pour devenir une technologie universelle; c’est-à-dire fluide, ergonomique et inspirante dans la pratique, et ce pour tous les artistes. Le MPE est-il le futur standard de l’industrie comme l’est devenu le MIDI il y a 40 ans? Ou va-t-il tomber aux oubliettes comme une lubie technologique, bloquée par une ergonomie qui ne prend pas toujours en compte les nécessités du producteur·rice moderne?
Sommaire
Comment j’aimerais voir le MPE évoluer
Malgré tous ses bénéfices, le MPE (MIDI Polyphonic Expression), est encore aujourd’hui un territoire d’explorateur·rices, de démineur·ses et de personnes n’ayant pas froid aux yeux. La technologie se démocratise (merci Haken Audio, Roger Linn, Embodme, ROLI, Expressive E, Ableton et consorts), mais reste reste une quand même une niche. Paramétrage laborieux dans les DAWs et plugins, absence de normes, updaters et installers dépassés, bugs… la technologie semble rester immature et avoir besoin d’encore un peu de polissage pour s’imposer comme un incontournable auprès des musiciens·nes de tous styles.
Certains constructeurs, comme Black Corporation, Omnisphere, Arturia ou Melbourne Instruments commencent à intégrer le MPE dans leurs plugins et synthés mais sans forcément en faire une feature à part entière: la fonctionnalité est disponible mais il faut tout mapper soi-même et il y a souvent peu ou pas de (bons) presets MPE disponibles. L’intégration du MPE n’est pas encore au niveau de ce à quoi des standards comme le NKS ou la VCollection ont pu nous habituer.
Et c’est dommage, car cette technologie a le potentiel de changer la pédagogie et la créativité musicales par son expressivité et toutes les dimensions de jeu qu’elle apporte. En effet, le MPE rend n’importe quel musicien·ne plus expressif·ve, peu importe son niveau en musique. Voyons les 6 points qui pourraient permettre au MPE de décoller et d’enfin devenir une technologie musicale universelle.
1. Plus d’intégration dans les DAWs
Certains logiciels (comme Bitwig, Ableton ou Logic) gèrent très bien le MPE. D’autres, moins bien, d’autres pas. On regrette d’avoir 57 étapes (j’exagère à peine) pour configurer le MPE pour chaque plugin, pour pouvoir éditer/afficher les courbes d’éditions des notes… on se perd un peu dans les sous-menus et dans la technique. J’aimerais si possible que tous les DAW traitent le MPE comme une évidence, pas une option exotique. Peut-être avec un « onglet MPE » dans les paramètres généraux, où on pourrait décider s’il est activé d’emblée sur tous les plugins, ou avoir des plugins MIDI intermédiaires avant les instruments/plugins pré-configurés. Ceci afin de rendre des plugins MPE compatibles (voire même des plugins non-MPE retrocompatibles en mono) d’un simple glisser-déposer.

C’est cette lourdeur actuelle qui m’a personnellement poussé à n’utiliser le MPE qu’en audio (sortie stéréo de l’Osmose, le génial synthé MPE que je possède) et très ponctuellement en MIDI. La lourdeur des workflows actuels amenuisent la créativité de la plupart des producteur·rices non chevronné·es ou un pas assez geeks. On passe son temps à programmer et à faire des templates pour que le MPE soit bien reconnu par le DAWs et les plugins. Du coup, on joue beaucoup moins et c’est un vrai problème.
Pour un exemple de setup MPE dans ton DAW, tu peux voir le guide Ableton du MPE (en français).
2. Des sons plus simples, pensés pour le geste
Beaucoup de presets “MPE” sont encore trop démonstratifs pour les personnes qui font autre chose que du sound design poussé: actuellement, beaucoup de ces présets montrent un tour de force de sound design, mais ne sont pas forcément exploitables dans des contextes de musiques actuelles. Il y a trop de modulations, trop de paramètres enlenchés et pré-mappés. C’est souvent trop gros et trop original pour rentrer dans la plupart des compositions de musique moderne, enfin autrement qu’en étant des FXs.
C’est le cas d’une bonne partie des 500 présets d’usine de l’Osmose, 500 présets. Ceux-ci sonnent super bien en solo mais ne rentrent pas toujours dans des chansons. Ils sont en outre difficilement modifiables en profondeur, à cause des limitations de l’édition sur la machine mais aussi de la grande complexité du moteur audio qui les animent, le brillant EaganMatrix. J’aimerais voir plus de sound design exploitable en contexte de composition ou de live, plus de textures naturelles et fat qui répondent au toucher sans tout transformer ou déclencher plusieurs modulations à chaque mouvement. Less is more!
Néanmoins, un instrument a intelligemment commencé à ouvrir la brèche l’an dernier et à répondre à cette demande importante: comment concilier MPE/expressivité et les besoins en sons des producteur·rices modernes?
Ce produit est le PolyBrute 12 d’Arturia. Son interprétation élégante du sound design MPE, par l’intermédiaire de son clavier propriétaire FullTouch couplé à des presets utilisables dans tous les gens de musique, est vraiment géniale. On perd le contrôle du pitch et une partie de la résolution par rapport à l’Osmose et au Continuum, qui restent intouchables niveau nuances et précision… Mais cette perte de précision peut être paradoxalement plus rassurante pour des musicien·nes qui veulent apprendre le MPE plus en douceur et l’utiliser immédiatement dans leur setups.
À méditer donc… vaut-il mieux une expressivité un peu bridée mais un sound design plus polyvalent ou l’inverse? J’aurais envie de dire « un compromis entre les deux ». Je ne me fais pas de soucis, avec tou·tes les talentueux·ses sound designers qui peuplent l’industrie aujourd’hui. Donnons-leur le temps d’appréhender le MPE!
Le Push 3 d’Ableton, dont j’avais fait le test il y a peu, est aussi une tentative courageuse de mettre le MPE au coeur des DAWs et de la musique électronique. Il est indéniable que le contrôleur autonome d’Ableton a beaucoup contribué à populariser la technologie auprès des audiences. Plus de gros acteurs arriveront sur le sujet, plus la technologie progressera. Native, Moog… on vous attend au tournant!
Si un synthétiseur ou clavier MIDI MPE moins grand et onéreux (disons autour des 5-800 euros) arrivait sur le marché avec des sons plus adaptés à son époque et aux besoins des musicien·nes… cela pourrait être la vraie déferlante et démocratisation du MPE qu’on attend tou·tes! A vos paris, qui sera le futur DX7 ou Minilogue MPE?
3. Une ergonomie digne du XXIe siècle
Focalisés sur une expérience de jeu divine et créés par des inventeurs des fois plus ingénieur·es que musicien·nes, certains instruments MPE oublient une donnée pourtant cruciale pour beaucoup de musicien·nes: l’ergonomie et le workflow.
Autant la découverte du clavier de mon Osmose a été une vraie libération musicale, autant la découverte de son écosystème logiciel et de son workflow a été une franche punition: updater simpliste et bloquant parfois la bête, pas d’édition de présets poussée sur la machine, chargement des presets lent en live, crashs… accumulés, toutes ces lourdeurs font que j’utilise très peu mon Osmose en live alors que c’est la machine que je préfère jouer de loin en studio. C’est dommage car ce synthé est sur toutes mes productions actuelles et reste vraiment révolutionnaire. J’adorerais l’utiliser plus en live.
L’écueil que je mentionne est courant sur d’autres machines MPE car elles sont souvent développées par de petites entreprises. Une fois qu’un petit coup de polish aura été apporté à l’ergonomie ou à la stabilité (selon les cas) de machines comme l’Osmose, le Linnstrument ou le Continuum, rien ne pourra arrêter le MPE!

Comme dit plus haut, les produits MPE sont essentiellement produits par des petites entreprises aux moyens plus limités que Native Instruments, Ableton, Waves, UAD et tous les gros poissons du marché, qui nous ont habitués à une expérience plug-and-play où n’importe quelle opération se fait en maximum 2 clics.
Deux exceptions quant aux limitations ergonomiques du MPE semblent être le PolyBrute 12 d’Arturia et l’Erae Touch d’Embodme, un « pad » MPE très flexible qui semble avoir une très chouette ergonomie et un solide logiciel compagnon… L’Erae Touch 2 sera d’ailleurs en test sur gearnews.fr prochainement! #teaser
Tout comme la qualité des sons, je reste persuadé que le constructeur qui proposera une expérience intégrée (sur un synthé autonome) agréable en MPE, où l’édition de paramètres, de présets et la communication synthé-ordinateur sera fluide gagnera la première bataille du MPE pour s’installer en tant que leader.
4. Des standards inter-marques et produits
Le MPE, c’est la tour de Babel. Tout le monde parle une langue différente: aftertouch, slide, MPE+, etc… Tout le monde a ses petits termes marketing accrocheurs, souvent pour désigner la même chose.
Si tout ce petit monde pouvait organiser un forum en partenariat avec la MIDI Association pour se parler et uniformiser les termes, ce serait fantastique. Le fait que les logiciels, synthés, DAWs et manuels utilisateur·rice utilisent tous un langage et une terminologie différents n’aide vraiment pas à standardiser la fabuleuse norme qu’est le MPE.

5. Plus de ressources pour apprendre
Le MPE n’est pas juste une technologie : c’est un langage gestuel qui exige des ressources éducatives pour affiner la pratique de ce dernier. J’aimerais voir apparaître des écoles (ou du moins des ateliers), des tutos, des masterclasses qui enseignent non pas “comment paramétrer ton synthé MPE”, mais comment jouer expressivement avec.
C’est comme les cours de violon ou de chant, il y a beaucoup de points de détails à comprendre pour appréhender l’instrument que tu apprends : apprentissage du souffle, de la projection du son, de l’articulation des voyelles… Sauf qu’ici, la technique est en version digitale (liée aux doigts). Je veux donc voir des exercices MPE apparaître en masse sur Internet! Moins le maniement du MPE et des contrôleurs paraîtra obscur et complexe, plus les musicien·nes auront envie de l’adopter.
Certains constructeurs comme Expressive E ont commencé à aborder le sujet avec brio, mais vu la densité et le potentiel du sujet, il faut plus de contenu (surtout pour les débutants) et aller plus en profondeur pour que tou·tes les musicien·nes comprennent le MPE et se voient l’utiliser dans leur musique. Accompagnons les musicien·nes vers l’expressivité!
6. Etendre le protocole MPE aux autres instruments
Des contrôleurs originaux comme le Warbl ou le Dubler de Vochlea permettent déjà aux flûtistes et aux chanteur·ses de retranscrire le jeu de leur instruments en MIDI… pourquoi ne pas pousser le vice encore plus loin? Un Dubler en MPE aurait tout son sens: en effet, quoi de plus expressif qu’une voix humaine? N’est-ce pas les articulations de notre voix que tous les contrôleurs MPE cherchent à imiter?

Bien évidemment, appliquer cette technologie à la guitare ou la basse ouvrirait un marché gigantesque et permettrait de vraiment démocratiser le MPE, certainement même plus que le MIDI traditionnel, qui se retrouve vite limité pour retranscrire toute la richesse d’une ligne de basse ou d’un solo de guitare.
Une guitare qui transcrit le jeu en MPE pour contrôler de manière super expressive les meilleurs synthés et plugins du moment… un rêve qui pourrait tout changer à mes yeux!
Conclusion: 2026, un moment charnière pour le MPE
Oui, proposer un jeu infiniment plus expressif est une offre alléchante… mais cela ne suffit pas! Les musicien·nes modernes ont déjà trop de casquettes à assumer dans une industrie en crise pour pouvoir se permettre de perdre du temps avec une nouvelle technologie dont l’intégration, l’utilisation et l’ergonomie serait réservée à une élite de technicien·nes et de programmateur·rices.
Le défi des acteurs du MPE se trouve donc là: comment garder entière la beauté inégalable de l’expérience jeu MPE tout en rendant aisée l’intégration de la technologie au sein de nos workflows actuels? Comment ajouter une palette de couleurs à nos outils actuels sans complexifier la création musicale ou revenir en arrière?
On est curieux de voir si les acteurs de l’industrie arriveront à se mettre d’accord sur des protocoles, normes et ergonomies digestes au service des musicien·nes de tous horizons. Le MPE a un potentiel universel, il convient dorénavant de voir comme le concrétiser.
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